lundi 27 avril 2015

Sans conséquences





A chaque cours de yoga, cette phrase. A chaque étape, chaque posture, surtout celles qui exigent de pousser un peu plus avant les limites : « Vous quitterez la posture ». Puis, retour sur le dos.... Puis, «durant quelques minutes, vous accueillerez la trace énergétique laissée par la posture ».
Au premier cours, je me suis demandé bien bas ce qu'elle disait tout fort, la dame.
Comment ça, « la... quoi ?. ».. la « trace énergétique», non mais, c'est quoi encore cette idée pleine d'encens et de musique tibétaine, laisse tomber, envoie la posture suivante, je suis prête, vas-y, qu'on ne perde pas de temps. Hop, pas qu'ça à faire, non plus, debout. Je me disais avec candeur que ma jeunesse et ma souplesse m'évitaient de sentir toute « trace », et que cette dernière ne fut bonne que pour les encroutés de l'articulation.
Et puis, doucement, j'ai compris. Je veux dire, j'ai senti. J'ai compris combien, suite à une posture, si exigeante soit-elle, même toute modeste d'ailleurs, on pouvait, une fois de retour sur le dos, en sentir la « trace ». Sentir la tension de part ou d'autre du corps, se relâchant doucement comme une corde de guitare qui n'est plus pincée mais qui résonne encore. Une résonance à raisonner.
J'ai compris combien il était agréable de porter la respiration sur la partie du corps qui venait d'être étirée, tendue, sollicitée. Combien, en fait, j'avais tout inconsciemment besoin, avant de passer à autre chose, d'écouter son relâchement, de mesurer les conséquences, fussent-elles vraie douleur ou légère gêne, parfois tout juste audible, parfois imperceptible petit bourdonnement intérieur de la chair.

Je sais que dans de tels instants, l'esprit devrait être dans le hic et nunc, ici et maintenant, et que je ne devrais pas le laisser vagabonder. Mais l'autre soir, sur le dos, je me suis laissée divaguer, et en suis venue à me demander si la vie toute entière n'était pas qu'une suite d'accueils de « traces énergétiques laissées par des postures ».
Dans notre monde où tout doit aller vite, nous avons si rapidement tendance à vouloir passer d'une activité à une autre sans sas de décompression. D'une émotion à une autre sans détente réfléchie. Prenons un exemple très concret : le soir, nous rentrons du travail, à peine le sac posé sur la table, il faut enchaîner, ranger, s'occuper du reste de la famille, passer des coups de téléphone, raconter sa journée, organiser la soirée, envisager le lendemain, fermer le volet d'une main, mixer la purée du petit dernier de l'autre, tout en cirant les tartines et en beurrant le parquet à l'aide des deux autres mains que nous n'avons pas. Lorsque l'on passe d'un endroit à un autre, on gare sa voiture (ou son vélo, ou son cheval, ou ce que vous voulez), (et même si l'on arrive à pieds, d'ailleurs), et on entre dans l'endroit attendu comme ça, à toute vitesse.
Je ne sais pas s'il serait socialement envisageable de faire autrement. J'entends, de marquer des pauses. De s'arrêter net devant la porte d'entrée du lycée, du lieu de travail, du magasin, de l'immeuble où l'on a rendez-vous, de rester debout quelques minutes, fixe, histoire de sentir la trace énergétique laissée par le trajet, par tout ce qui a précédé cet instant, ce moment tout précis, cette seconde fine et délicate que l'on ne prend jamais la peine de cueillir.
Je ne sais pas non plus s'il est envisageable chez soi de dire à tout le monde, « une seconde, je suis dans mon sas de décompression ». De rentrer dans le petit café où l'on a rendez-vous, et, avant de choisir une table et de dire bonjour, de marquer un temps salutaire, les yeux fermés, l'esprit muet et concentré sur tout ce qui, de notre personne, garde l'empreinte même légère de ce qui a précédé.

Il serait tellement plus doux de tempérer de la sorte nos émotions. Notre vie est toute en double-appels : à peine avons-nous ressenti une émotion que l'extérieur nous en impose une autre. Une joie, une tristesse, l'impatience de voir une amie, l'embûche sur le chemin d'une autre, l'annonce d'un événement à venir, dans un nombre X de jours, de semaines, de mois. Toutes sont autant d'étirements de l'âme qui ne peuvent pas ne pas laisser de conséquences. C'est sûr, on voudrait bien nous faire croire qu'à l'âge du 2.0, notre interface interne peut agir et réagir vite et sans s'alourdir de toute résonance du passé, notre disque dur bien programmé peut fermer une fenêtre et en ouvrir une autre en deux clics de cuillère à pot. Mais non, non, nous ne sommes pas des disques durs, nous avons, faut-il le reconnaître pour commencer à être heureux, besoin de temps, pour accepter que chaque action, chaque sensation, chaque émotion, chaque petit mot donné ou reçu, chaque instant vécu a un incidence. Grande ou petite, douloureuse ou heureuse, mais une incidence quand même, un petit tintement régulier dans les oreilles alors que la musique a cessé.
Écoutons les échos de nos vies. Dans le fragile équilibre de cette suite de tensions et de détentes, de pas en avant et de bras en arrière, prenons le temps de faire le deuil de chaque détail, et d'écouter les résonances mineures de nos accords majeurs.




















31 commentaires:

  1. Bonsoir :-)

    J'ai d'abord parcouru cet article un peu à la va vite, en sous-marin, en me pressant un peu quitte à lire en diagonale comme je le fais (trop) souvent...
    Et puis je me suis dit que non, tout de même, tu as dû y passer du temps sur ce joli texte, et qu'en plus, ça tombe bien, prendre son temps est justement le sujet de cetarticle...

    Alors j'ai relu, tout doucement, en prenant mon temps, en savourant...

    Et à la fin de ma lecture, j'ai souri, tout simplement :-)

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    1. Donner juste un sourire, c'est une des plus belles raisons d'écrire... :) Merci à toi d'avoir pris le temps Sophain!

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  2. J'accueille la trace énergétique laissée par ton article et je reviens commenter! :-) je ne me moque même pas, je suis sérieuse! Cette petite phrase illustre parfaitement la posture que j'adopte souvent avant de parler ou de commenter. Ce petit temps, juste pour savourer la trace laissée par les mots, phrases et idées dans mon esprit. J'aime ce moment, un peu suspendu, un peu retenu et un peu égoïste, avant de m'ouvrir à nouveau à l'autre.
    Comme d'habitude (mais je ne m'en lasse pas), je te remercie pour tes mots. Bonne soirée! Eloïse

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    1. C'est très gentil Eloïse! Merci de réagir avec tant de sagesse, et de gratitude. Bonne journée!

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  3. Oh que j'aime la dernière photo, tant de fraîcheur et de complicité enfantine avec nous !

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    1. Ah ah! :D Oui, je ne vieillis pas, pas vrai?

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  4. C'est la première fois que je visite ton blog, et je suis conquise d'emblée ! J'adore !

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  5. Un petit bonheur, ce temps suspendu est vital. Quand la vie tourbillonne trop, va trop vite, je m 'arrête et prend le temps de respirer ne serait ce qu'une minute. Se ressourcer. Tu écris si bien. Sarah

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    1. Merci Sarah! "Ô temps! Suspends ton vol... " :) Merci de me mettre un peu de Lamartine dans la tête ce matin!

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  6. Très jolis clichés ! Bravo !
    Un papa fier de sa grande fille.

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    1. AH ah :) En vrai j'avais douze mille photos de nature en contre jour et de petites fleurs, mais je me suis dit que j'allais saouler mes lecteurs!
      Je suis très loin d'avoir l’œil expert du meilleur des professeurs ;)

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    2. C'est très gentil, ma grande fille. Mais je ne suis ni expert, ni professeur !
      J'ai surtout hâte de voir tes clichés....
      A très vite.
      Affectueux baisers.

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  7. Bonjour! Je lis très souvent ton blog mais c'est la première fois que je commente. Je suis prof de yoga (et par ailleurs passionnée de cuisine saine, végétale, fait maison, bref j'aime ce que tu fais!!) et tes mots me touchent au plus haut point, tant par leur justesse que par leur délicatesse. C'est précisément dans ce genre de "détails" que se loge la noblesse de cette pratique, et rien ne me fait plus mal que les élèves qui se précipitent ou s'impatientent dans la pratique (ou lorsque cela m'arrive à moi, soyons honnête!!). Si tu le veux bien, je lirai ce texte à mes participants, la semaine prochaine. Merci à toi pour ces jolis mots et ce très (très) beau blog. Et si un jour tu passes à Paris et que tu cherches un cours, je serai ravie d'accueillir une yogi qui sait écouter l'écho des postures. Taia (www.taia-yoga.com)

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    1. J'ai été très touchée de ton message. Merci beaucoup de tes mots et de ta reconnaissance, Taia, j'en suis vraiment, vraiment honorée! :)
      Oh, si je passe par Paris, je te ferai signe! D'ici là, savoure ta chance d'exercer ce si beau métier...Je te souhaite une très douce route.

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  8. Bonjour céline, je suis tout à fait de ton avis...!! Nous allons toujours trop vite et surtout nous accumulons des énergies, des souvenirs, des sensations positives et négatives sans jamais les digérer, jusqu'à ce qu 'il y ai tellement, les paquet devient si gros qu'on en est épuisée. En tout cas c'est comme ça pour moi et j'ai souvent envie de faire comme tu le décris... Je pense wue c'est bien possible, mais que cela demande un travail important. A bientôt!

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    1. Merci Johanna! Et oui, digérer, il faut du temps, pour digérer, même le plus simple des repas! :)

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  9. Comme dit plus haut, j'ai d'abord parcouru ton texte en diagonale, lu les premières phrases puis quelques autres encore. Et puis je me suis dit, Non c'est trop bête de survoler à la va-vite ces mots extraordinaires.

    Je suis revenue, lisant chaque mots les uns après les autres, dégustant chaque tournures et métaphores dont tu as le secret. En "pleine conscience" (ce terme qui est devenu si à la mode) et tout à ma lecture.

    Bon dieu que ton texte a raisonné en moi ! Un sentiment indicible m'a traversé le corps, comme si j'allais m'écrier Eurêka, mais c'est BIEN SÛR !

    Merci Cél pour tes si jolis textes, toujours. Je ne commente pas à chaque fois car j'aurais tellement de choses à dire que je finirais exsangue (^^) mais sache que chaque fois tu me fais réfléchir, et j'écris les commentaires dans ma tête ;P

    Bises

    Marine

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    1. Je suis ravie que cela te plaise Marine, merci beaucoup, c'est adorable! (Et tu m'as fait rire avec ton Eurêka!)

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  10. C'est très beau ce que tu écris, et très juste.
    Depuis quelque temps j'ai commencé à pratiquer sérieusement la méditation, ça aide à développer une sorte de capacité à se dédoubler, une part de toi-même sagement assise dans un coin de ton esprit, observant l'autre part éprouver, ressentir, se réjouir ou souffrir. ça donne une force considérable.

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    1. Je songe de plus en plus à me mettre à la méditation, la vraie. Je crois que je ne suis pas encore tout à fait prête, mais j'admire ceux qui la pratiquent avec la sagesse dont tu parles...

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  11. C'est incroyable l'effet que m'a fait ton texte, particulièrement aujourd'hui, pour plusieurs raisons. Je l'ai lu ce matin, en prenant mon petit déjeuner, j'étais déjà très touchée par tous tes mots. Puis, j'ai pris ma voiture pour aller travailler. Chaque jour j'ai l'impression qu'il y a de plus en plus de bouchon. Et de stress donc. Où l'on commence la journée en arrivant en retard, en enchainant les entretiens (je suis assistante sociale), en ne prenant pas le temps de se poser, de respirer, de s'écouter... Alors, j'ai pensé à toi, souvent...
    Et puis, après le travail, je suis allée à mon cours de yoga, où là, justement, j'ai pris le temps d'écouter, de ressentir, de respirer. Je crois que c'est ça la vie, la vraie!

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    1. Je suis très heureuse et touchée que ce texte ait pu avoir une telle résonance en toi Rose Citron. Merci de tes mots, et prends soin de toi.

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  12. Merci pour cette belle réflexion , j'admire tes mots si bien choisis pour exprimer tes sentiments,
    Et voici que grâce à toi ces minutes de pause entre les mouvements (et pas que !) prennent un nouveau sens pour moi qui suit toujours pressée !!!!!
    J'en profite pour te remercier aussi pour toutes les recettes toujours si joliment accompagnées de mots.
    Bon dimanche
    Nicmo

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    1. Merci à toi Nicmo, bonne journée! Profites-en pour ralentir un peu... C'est un joli programme!

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  13. Wouah... Ton texte à tellement raisonné en moi que tu m'as fait pleurer. Tu viens de mettre des mots sur ce que je ressens en ce moment, depuis que je pratique le yoga. "Prenez le temps d'écouter les résonances de la posture en vous". Que j'aimerai pouvoir réussir à prendre le temps d'écouter les résonances de mes émotions, de mes sentiments lorsqu'ils m'envahissent au cours de la journée. Je suis ravie d'être passée te lire ce soir. Merci pour ces doux mots.

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    1. Merci de laisser un petit signe de ton émotion Fanny, j'en suis touchée. Je n'imagine jamais la résonance que peuvent avoir mes petits articles, et des interventions telles que la tienne m'émeuvent parce qu'elles sont une vraie motivation d'écrire, et le plus joli des retours. Passe une très douce journée.

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*Merci de vos mots! *