samedi 8 novembre 2014

Que votre rêve dévore...






Hector était impatient. Il avait rendez-vous, comme chaque lundi, au Lunatique, pour y retrouver les habitués.
Le Lunatique était ouvert jusque tard dans la nuit, il permettait à ceux qui avaient envie d'appesantir leurs songes d'y rester de longues heures, et tous ceux qui avaient goûté les délices de leur carte mesuraient sa valeur. Il allait jusqu'à proposer des soirées à thème : Hector n'en avait jamais fait, mais il aurait bien aimé.

Il avait l'esprit lourd comme un ciel chargé de fatigue, mais il souriait à l'idée de gagner cet endroit qui lui était cher, et il pressa son cheval en pensant à la mousse qui dessinerait des volutes calmes sur son chocolat chaud.
Hector s'amusa à se rappeler l'époque où les gens se déplaçaient en voiture. Avec une clé pour la démarrer, comme il en avait vu en cours d'histoire, à côté des sextants et des silex : il s'agissait d'un petit ustensile en métal un peu dentelé, qu'il fallait insérer dans un petit trou à côté d'un grand cercle qui servait de barre de direction. Les reines de chevaux en moteur.
D'ailleurs, à cette époque, le Lunatique n'existait pas : peut-être y avait-il une sorte d'auberge, un café, ou un lieu de restauration rapide, puisque, il l'avait aussi appris : à une époque, les hommes cherchaient à se nourrir vite, toujours plus vite, avec de drôles de produits.
Au moins, au Lunatique, on prenait son temps.

 


Le Lunatique avait été le premier bar à rêves de la région. Lorsqu'il avait ouvert, tout le monde s'en souvenait, la presse avait décliné sous pléthore de titres ronflants la révolution qu'elle voulait bien y voir. Une propagation de rumeurs ronronnante et méritée avait achevé d'installer sa place dans le coin du carrefour et de l'esprit des habitants. Hector l'avait toujours vu ainsi, plein de fauteuils de velours qui paraissaient sans âge, mais ses grands parents lui avaient raconté l'ouverture, ils lui avaient parlé du temps d'avant, celui que les moins de 20 ans ne pouvaient pas connaître, le temps où les clés tournaient dans les voitures et où les bars à rêves n'existaient pas.
D'ailleurs, en ce temps là, les rêves étaient presque malvenus. Certaines personnes disaient "Non, je n'ai pas rêvé, j'ai très bien dormi.". Et, le matin, elles laissaient rapidement partir leurs songes dans les limbes de l'oubli et de l'inconscient, pour se tourner vers ce qui comptait vraiment, vers le Vrai.
Vers le Vrai...
La frontière entre le faux et le vrai était tellement plus poreuse désormais.
Entre le réel et l'irréel, l'imaginaire et le terrestre. Plaisirs tangibles et évanescentes pensées. Histoires vécues et histoires senties. Il y eut un temps où l'on disait "rêve" pour "grande idée folle". J'ai fait un rêve. Rêve pour "désir inavouable", "ambition irréalisable". Je voudrais devenir...Mais c'est un rêve. Mon rêve serait d'avoir... d'être...de rencontrer... Tu rêves.
Aujourd'hui le mot était bien plus précis, la langue s'était spécifiée, le mot rêve devenait réservé aux histoires du sommeil. A ces contes de la nuit, ces intrépides odyssées que les lunes nous soufflent. Les désirs et ambitions relevaient d'une autre catégorie, celles des pensées que l'on a le jour, et non des aventures nocturnes. Même s'ils jouaient à se mêler parfois, bien sûr, l'ambition folle pouvait rencontrer les histoires lunaires, et le souvenir des voyages sur l'oreiller pouvait nourrir les désirs du jour. Mais voilà, on savait les distinguer. Et dans les bars à rêves, on ne parlait que des vrais rêves, ceux de la nuit, ceux que l'on ne maîtrise pas.
Offrir son rêve à trop de gens familiers pouvait être gênant, Hector rougissait de cette idée. De nombreux romans de science fiction avait imaginé que les Hommes auraient à rendre compte chaque matin de leurs pensées nocturnes à tous leurs proches, dès le café, de petites étoiles autour d'un petit noir, et ce déballage forcé avait cela d'effrayant qu'il ne respectait ni le secret ni le mystère de ces pérégrinations douces comme une valse bleu-nuit. 

Non, non, pour partager les rêves, seuls les bars à rêves étaient les cotonneux médiateurs. Hector aimait leur démarche ritualisée, intégrée, pleine d'habitudes, puisque les habitudes ont vocation d'être aussi rassurantes que les vieux oreillers. Dès l'entrée, on vous offrait un siège. L'atmosphère devait être confortable et douillette, la lumière tamisée digne d'une lune gibbeuse, la musique aussi bleue que les feutrés échanges des rêveurs qui venaient pointer le bout de leurs songes.
Aussitôt assis, on vous apportait la carte des rêves. Comme les thés, ils avaient des intitulés parfois sibyllins, comme pour mieux attiser la curiosité et surprendre le palais.
Jardin d'hiver. Rondeur de Jade. Montagne Solitaire. Fleur de Lotus. Marée Basse.
Parfois, le titre était un vers ancien, un extrait de roman. Une pensée de Pascal, une maxime de La Rochefoucauld. Il est plus aisé d'être sage pour les autres que de l'être pour soi-même. Il est plus difficile de dissimuler les sentiments que l'on a que de feindre ceux que l'on n'a pas. C'est un don fatal que la beauté! - La sagesse dont elle se vante est sœur de l'avarice, et il y a plus de miséricorde dans le ciel pour ses faiblesses que pour sa cruauté. Je ne vous aime pas, Marianne ; c'était Coelio qui vous aimait.
Parfois, le titre était un tableau de maître.
Parfois, une tonalité.
La mineur.
Hector raffolait de ces derniers. Il avait le sentiment, lorsqu'il les choisissait, de plonger dans le grand mystère qui veut que le domaine artistique accueille simultanément la règle et la beauté.
Après avoir choisi son rêve, on vous l'amenait dans une petite boîte. Il était encore tiède, il fallait attendre un peu, quelques minutes, qu'il infuse. Puis, il fallait ouvrir la boîte, et se concentrer sur son contenu. Y prêter les yeux, en la rapprochant très près de son visage. Alors, le rêve dévoilait ses secrets. On en percevait une bribe. Des paillettes, comme des extraits très rapides d'un film en accéléré, une vague musique, une impression. Il fallait alors refermer la boîte et attendre, reprendre le fil de sa conversation. Le rêve ne se livrait totalement que lors de la nuit qui suivait.
Là, l'espace de quelques minutes de sommeil paradoxal, il éclatait de tout son long, il chantait de toute sa voix. Hector trouvait cela absolument exquis. Certains n'aimaient pas, c'était affaire de goûts : d'aucuns préféraient se contenter de leurs propres rêves. D'autres, de plus en plus, aimaient les partager. Les bars à rêves servaient à ces partages, parce qu'ils permettaient de récolter, mais aussi de semer.
Parfois au cours de la même soirée.
Il suffisait de se rappeler précisément, dans tous les détails, d'un de nos propres rêves. Alors, le rêveur pouvait proposer d'être une source. Il avait besoin de toute son attention. On lui donnait une boîte vide, une nouvelle boîte. Avec un peu de concentration, cela ne prenait que quelques minutes, tout rassembler, ajouter les grains aux grains, et refermer le couvercle. Une fois le couvercle fermé, Hector s'était toujours senti infiniment joyeux à la perspective de le laisser partir vers un autre cerveau. Il en garderait lui-même le souvenir, mais il savait que désormais, il ne lui était plus exclusif, et qu'un autre, deux autres, peut-être cent autres pourraient également le vivre. Ressentir la peur dans cette allée sombre, ressentir l'amour dans cette maison d'enfance, ressentir la gratitude devant ce geste d'ami. Craindre pour un enfant. Faire un achat farfelu. Voir un parent perdu. Poser une question absurde, voir un détail de costume, se demander ce qui viendra, après.
Voir le précipice.
Poursuivre une femme, qui change d'identité pendant la poursuite.
Monter dans un train. Vouloir faire ses valises. Échouer. Réussir.
Chercher dans ses poches, chercher dans ses manches, chercher.
Voir ses yeux.
Tenir sa main.
Oublier le précipice.

Le titre, il fallait le choisir avec soin. On pouvait le rendre très précis, mais, Hector en convenait, l'idée était triste : au contraire, la part de mystère s'entendait si bien avec le monde du rêve. D'ailleurs, tous les matins, il cherchait quel titre il donnerait à celui-là, celui qui était encore sien, encore chaud, chaud comme un chocolat.
Océan d'érable?
Prunelle en neige.
Il dit ces mots ailés.
Aime une ombre comme ombre, et de cendres éteintes
Éteins le souvenir.
Quel sera quelque jour cet enfant merveilleux?


 


Hector arrivait devant la porte bleue de Lunatique, la porte bleu-nuit. Des parfums de cannelle et de cacao voyageaient avec tendresse jusqu'à lui, et quelques accords majeurs laissaient avec pâleur leur écho résonner au-delà de la porte. Il avait hâte, hâte de rêver un peu.
Il repensait à une phrase.
Une phrase qui n'était ni une citation de Pascal, ni une traduction d'Homère.
Une toute petite phrase si simple qu'il lisait à l'arrière d'un vieux disque de contes qu'il écoutait quand il était petit.


          Faites que votre rêve dévore votre vie,

                                     Afin que votre vie ne dévore pas...

                                                                           Votre rêve.





16 commentaires:

  1. Hum, que j'aime quand tu postes une histoire. Je me sens bercée par ta plume, j'ai hâte de découvrir les nouvelles couleurs de ton récit. Parce que oui, quand je lis, j'associe une couleur à l'histoire, au livre. C'est comique =) Ici, tes belles photos aux tons mauves offrent un merveilleux cadre pour ton bar à rêves. J'ai une histoire au coin de ma tête sur les rêves... moins jolie que la tienne hélas. Il faudrait que je la poursuives, un jour.
    Je te souhaite une belle soirée douce Cél, bercée par les rêves qui germent au coin de l'âtre, près des murmures de la nuit et aux côtés de ceux qu'on aime.

    Emi Pesch

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    1. C'est joli ton histoire de couleur! Je ressens cela aussi, parfois... En revanche, quand j'écris, plus qu'une couleur, c'est plutôt une musique, voire une danse que je ressens!
      Oh oui, poursuis ton histoire à toi, je suis certaine qu'elle est belle!
      Il n'y a pas d'âtre chez moi, hélas, trois fois hélas... Mais un poêle bientôt! ;)
      Merci pour tes mots qui sont d'une douceur qui rivalise avec les murmures de la nuit...

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  2. Quelle belle idée, si bellement racontée. Un vrai plaisir à lire, et ces photos !
    Et puis, j'ai appris ce qu'est une lune gibbeuse. C'est vrai qu'elle est confortable.

    Merci d'avoir partagé ici ce rêve de rêves !

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    1. Merci Manon! Toi tu es une pleine lune, brillante et forte! ;-)

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  3. Doux,
    parfum de nuage,
    qui donne envie de dormir,
    un peu trop longtemps,
    pour toucher le moment du rêve.
    C'est jolie cette histoire,
    et ça fait du bien à mon après-midi nuageux;
    ça illumine
    et ça fait rêver,
    que des endroits comme celui-là existeront peut-être réellement,
    si on y croit assez fort,
    si on se permet de rêver nous-même.
    Merci pour ces mots,
    K.

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    1. Doux mots
      Comme toujours
      Comme toujours lorsqu'ils
      Voyagent
      Depuis le ciel
      Depuis le cœur
      Depuis le creux des mains claires
      Depuis le profond de l'âme
      D'un colibri
      Parmi les nuages
      Mais plein du plus vibrant
      Des soleils
      <3

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  4. Tu m'as fait partir loin...
    Un texte plein de sensations et de bleu qui sent bon la cannelle! Vraiment chouette, bien écrit et illustré. :)
    Et oui, si on pouvait abandonner les voitures et revenir à plus de lenteur...

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    1. Merci Gwenn tu es adorable! Je suis ravie que cela t'ait plu.

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  5. Tu sais Cél, quand je lis tes histoires et autres contes, je me dis que si j'avais des enfants, je les leur lirais, elle sont tellement jolies !
    Tu n'as jamais pensé à écrire un livre pour enfants ?
    En tout cas, merci pour tes jolis mots, il parlent à la petite fille en moi, et même à la grande. Un peu de poésie, de douceur, d'espoir et de belles phrases sont toujours un baume au cœur !
    J'espère que ton week-end a été doux, je ne sais pas si tu travailles demain, en tout cas je te souhaite une jolie semaine !

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    1. Oh tu es choue Mnémo! Ah là là, vaste débat, écrire, pour des petits, ou pour des grands... Mais je n'écris pas assez bien, moi! Enfin, l'idée chemine, mais tu me fais chaud au cœur.
      Je ne travaille pas donc le week-end est loooong, et j'en avais besoin, j'en profite comme il le mérite!
      Et toi alors tu travailles? Bonne journée cocooning demain dans tous les cas! Bises Mnémo!

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    2. Alors moi non seulement je travaille, mais en plus ce week end (enfin vendredi, samedi et dimanche) j'étais en cours (oui j'ai repris les études à 30 ans, mais chut, c'est secret, ma famille ne le sait pas, c'est pour ça que je n'en parle pas sur le blog :) ), alors le mardi férié va me faire beaucoup de bien :-)
      Profite bien de ton gros week end, bisous Cél !

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    3. HEIN? Deuquoideuquoideuquoiiii??? Des études! Oh mais c'est MERVEILLEUX! Génial!! Oh là là tu me fais trop d'honneur en me confiant cela ;-) Je suis ravie pour toi et je suis certaine que cela portera les fruits attendus! (C'est pour changer de métier?...) Bon, alors tu as doublement, triplement mérité un mardi férié-cool-cocoon-calme-chocolat-plaid ! Bisous Mnémo!

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    4. Hé oui, je reprends les études. A la base, ce n'est pas forcément pour changer de métier, c'est plus pour moi (c'est du développement personnel) (si tu veux je t'enverrai un mail pour t'expliquer) (ou une lettre, c'est toi qui vois) mais à terme, si je le souhaite et que je réussis mon examen, cela me permettra, si je le souhaite, de changer de métier oui.
      Enfin j'ai le temps de voir venir, la fin de la formation c'est juin 2016...
      Et oui je suis assez contente de faire ça, je pense que ça va m'apporter plein plein de choses positives :-)
      Des bisous jolie et poétique Cél !

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  6. C est vraiment génial. Au début je me suis dit "oulala c est hyper long je ne lirai jamais tout ça sur mon écran !"...et si ! J ai même été etonnee que ce soit déjà fini !
    (Je te suis sur IG c est comme ça que j ai découvert ton blog.)
    icijized.blogspot.com

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    1. C'est très gentil, merci! (Ji? Ji-Zed? Je ne sais pas comment t'appeler... ;-)) Bonne journée, et bonne nuit pleine de rêves!

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  7. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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