vendredi 20 juin 2014

En miettes





Certaines recettes portent en elle le parfum de quelque chose, ou de quelqu'un. Elles surviennent à un drôle d'instant et lorsqu'on les fait à nouveau, on ne peut s'empêcher de se remémorer cette première fois. Ces recettes sont marquées par un sceau, qu'on le veuille ou non, elles seront à jamais liées à un moment, à une nouvelle, un état, une rencontre. Une anecdote.
Un drame, parfois.


Cette petite recette de céréales, je la dédie à Charlotte.



 

 

Je m'appelle Charlotte, je suis blonde, j'ai les yeux bleus, et ce matin, je n'ai pas fait mes leçons.

 

Je ne suis pas coutumière du fait. Je fais toujours mes leçons. Tous les soirs.

Je les fais même très bien. Je ne sais pas si je suis très intelligente, ma maman me dit que oui, surtout quand je l'aide à compter l'argent des courses. Plus tard, je veux être boulangère, ça ne s'invente pas. Mon papa me répète qu'il faut que j'étudie, que je travaille toujours davantage. Alors moi, je veux lui faire plaisir. J'ai tellement envie qu'il soit fier, qu'il le montre un peu. Il ne m'a jamais, jamais félicitée, et une petite fille, ça ferait tout pour lire la fierté dans les yeux de son papa. Une petite fille blonde aux yeux bleus.

Papa, je l'aime tellement que ce matin, j'ai envie de hurler.
Quand j'ai une évaluation, je révise beaucoup. Même quand je n'ai pas d'évaluation, en fait. Je reprends mes cahiers très propres et je recopie même certains cours pour qu'ils soient irréprochables. Je mets les titres en rose et les sous-titres en turquoise.
Le matin, je mange toujours des céréales. J'adore ça. Des Golden Grahams. J'adore les miettes dans le fond du paquet. C'est ma maman qui les achète, et pas tout le temps, parce que papa trouve ça trop cher. Il ne boit qu'un café, lui, il ne mange rien. Il ne boit pas que du café, en fait. Depuis longtemps. Et quand il me demande de sortir la poubelle, je fais semblant de ne pas entendre le fracas de verre que le sac hurle, comme une alarme.
Mon papa, il ne m'embrasse presque jamais.
Quand il veut le faire, cela sent le café, l'alcool et le tabac, les trois odeurs que je déteste le plus. Mais de sentir qu'il s'approche pour m'embrasser, cela efface tout, cela transforme tout ce cocktail écœurant en doux parfum d'été, cela change le pain trop sec en Golden Grahams.
Mon papa, je lui en veux tellement, ce matin.
C'est de sa faute si je n'ai pas fait mes leçons. Pourtant c'était tellement, tellement important que j'étudie. Je suis rentrée depuis l'arrêt de bus en réfléchissant à ce que j'avais à faire, j'ai longé les champs en me demandant si j'allais commencer par l'exercice d'anglais ou celui de mathématiques. J'ai marché vite, en me tenant très droite, comme toujours, parce que j'aimerai bien être plus grande, être plus vieille que je ne le suis, avoir plus de onze ans. 



 

Hier soir, j'ai pris vingt ans sur le dos.
Même plus, peut-être.
En longeant les vignes, je me suis souvenue qu'il fallait que j'apprenne mon français et mes dates d'histoire-géographie. L'année touche à sa fin, il ne reste que quelques notes, et puis le bulletin. Papa ouvrira l'enveloppe très doucement à la table de la cuisine, à sa place habituelle, près de son verre à moitié plein. Ou à moitié-vide, comme il dit. Il le lira sans rien dire. Il me félicitera, peut-être. A cette idée, mon cœur fait des bonds. Je verrai dans ses yeux qu'il est fier.
J'espère qu'il laissera son verre et qu'il se lèvera pour m'embrasser. 


Ce matin, je ne sais plus trop si je l'aime ou si je le hais. Je crois que je le hais. Ce matin, je n'ai mangé ni pain sec, ni Golden Grahams. Pas même des miettes.
Hier soir, quand je suis rentrée, il y avait bien le verre sur la table de la cuisine. A côté il y avait papa. Ou plutôt, il n'y avait plus.

Je me suis simplement penchée vers lui pour sentir une dernière fois le mélange de tabac, de café et d'alcool. Pour toucher une dernière fois sa veste usée. Pour plonger mes yeux bleus dans ses yeux vides, de fierté, et de vie.

Je n'aurais même pas eu le temps de lui montrer mon bulletin.

Ce matin, je voulais venir au collège comme si de rien n'était. J'ai même courbé le dos quand les professeurs m'ont reproché de ne pas avoir fait mes exercices, parce qu'ils ne savaient pas, pas encore.

Je m'appelle Charlotte et ce matin, ma vie est en miettes.





Les miettes de Charlotte au parfum de Golden Grahams

 



(adapté d'une recette de Kim Boyce)

- 125 g de farine de blé intégrale (T150)
- 10 g de germe de blé
- 25 g de son d'avoine
- 50 g de sucre de coco
-1/2 cuillère à café de bicarbonate de soude
-une pincée de fleur de sel
-1 grosse cuillère à café d'épices à pain d'épices

-125 g de yaourt de soja (= un yaourt)
- 125 ml de lait d'avoine (ou autre)
-1 cuillère à soupe de miel parfumé (j'ai utilisé du miel de châtaigner. On peut le remplacer, pour une version végan, par du sirop d'agave.)



Préchauffez votre four à 180°
Mélangez les ingrédients secs.
Ajoutez  le yaourt, le miel et le lait, mélangez jusqu'à obtenir une pâte homogène et assez liquide.
Étalez-la sur la plaque du four préalablement revêtue d'une feuille de papier sulfurisé (ou bien huilée). 
Enfournez pour 30 minutes. Au bout de ce temps, sortez la plaque, et prélevez les bords du rectangle, qui seront déjà dorés et cuits. Déposez-les sur une grille et ré-enfournez. Baissez la température du four à 120 ° et laisser cuire environ une heure. Tous les quarts d'heures, prélevez les bords les plus cuits du rectangle (pour qu'ils ne brulent pas), et réservez-les sur la grille.
A la fin de la cuisson, découpez le gâteau en grosses bouchées. Mettez le tout dans le bol d'un mixeur et réduisez-le en poudre plus ou moins fine selon vos goûts. On peut aussi le passer dans un robot muni d'une râpe à gros trous.
Ce mélange se conserve dans un bocal hermétique une quinzaine de jours. Il ne ressemble pas vraiment aux Golden Grahams du commerce! Il a plutôt un goût de pain d'épices en miettes qui s'imbibent de lait ou de fruits selon leur mode d'utilisation. Il peut servir de "topping" sur un dessert, un yaourt, un bol de fruits, ou sur le bol du petit déjeuner. Il n'est pas gras et reste très sain grâce à ses douces farines complètes, mais comme il est relativement sucré, (même s'il ne s'agit que de "bon" sucre, le sucre de coco ayant un IG bas) il vaut mieux éviter d'en faire la base de son petit déjeuner. Il est plus envisageable, comme un granola, de le saupoudrer en quantité raisonnable sur un bol contenant d'autres sucres lents (des flocons de céréales, ou un woody breakfast, par exemple). Enfin ça, c'est la théorie, parce que j'avoue que j'en ai fait mon petit déj avec gourmandise à plusieurs reprises.

J'aime à croire que les pensées positives voyagent sur les ailes du vent.
A chaque petite bouchée de ces miettes de Charlotte, j'ai pensé à elle. Je lui ai adressé tout mon soutien, juste en la serrant contre moi dans ma tête. Je lui ai soufflé toute la compassion du monde sans rien dire.

A chaque petite miette, je me suis souvenue de cette égalité des chances qui n'est qu'une chimère. 
J'aurais voulu faire mille fois plus.
A chaque petite pépite épicée, je me suis rappelée la chance qui était la mienne. La vôtre, peut-être.
Et je lui ai envoyée, sans qu'elle n'en sache rien (mais allez savoir...), toutes mes douces pensées positives. Tout mon soutien brun. 

Je vous les offre aussi, ces miettes de vie, ces miettes délicieuses, ces miettes d'espoir. Merci de tous les souffles muets et ensoleillés que vous enverrez vers elle. 
 




21 commentaires:

  1. Emouvant! ah l'égalité des vies... mais déjà être conscient de sa chance et partager .
    Tes miettes de Charlotte ont un parfum de tendresse et d'empathie, en plus d'être gourmandes.
    Bonne fin de semaine
    Nicmo

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    1. Merci beaucoup Nicmo. Effectivement, l'empathie est un beau sentiment... Même si celui qui l'éprouve se sent désemparé et inutile, l'élan de compassion, celui-là même qui nous paraît dérisoire et ridiculement inefficace, est déjà un vrai trésor aux yeux de celui (ou celle) qui la reçoit.
      Merci de tes mots.

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  2. Oh, quel article... C'est beau, mais tellement douloureux à lire, d'autant que je me reconnaît un peu dans Charlotte... Sauf que mon papa à moi, il ronfle présentement sur mon matelas gonflable, au pied de mon lit clic clac... J'aimerai joindre une pensée pour elle, si tu l'acceptes... Une miette, peut être, mais qui sait, plusieurs miettes peuvent donner un début de petit déjeuner...

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    1. Merci de cette belle pensée, elle trouvera sa destinataire par la route du cœur, j'en suis certaine. Tu es adorable de venir apporter ta miette, Galatée. Et moi, je t'envoie aussi toutes mes pensées les plus douces, même si je doute de t'apporter assez de force, moi qui suis loin. Simplement, je te les souffle comme une pluie d'étoiles. A très vite, et merci de ton touchant message.

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  3. Souffle...
    Besoin de souffler après la lecture de ce texte en apnée.
    Les bras qui frissonnent. J'ai du mal à dire ce que je ressens, tout paraît terne maintenant, et je suis émue. Merci de ton texte, Céline, merci pour la petite Charlotte et ses Golden Grahams qui partent dans le vent, comme finiront par s'envoler les moments cruels, j'espère, même s'il restera toujours des miettes coincées entre nos doigts.
    Petites miettes de tristesse, petites miettes de tendresse.
    Merci pour cette émotion partagée.

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    1. Merci infiniment de ces douces paroles, Ophélie, merci d'avoir trouvé les miettes de minutes dans tes journées chargées pour venir partager cette histoire...
      Un vieux professeur à la fac nous avait conseillé de ne pas trop nous attacher aux élèves, d'essayer de couper lorsque nous rentrerions chez nous, de ne plus penser à eux soir et week-end, pour ne pas être écrasés sous le poids de vies écorchées, de vies brûlées. C'est vrai, mais c'est si dur, si dur de faire la part des choses, d'essayer d'oublier ces enfants comme on balaierait des miettes du revers de la main...
      Merci de tes mots. Des pépites bien plus "Golden" que n'importe quel paquet du commerce.
      A très vite.

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    2. Je t'en prie, Céline. Je crois que j'aurais aimé bénéficier des conseils de ce vieux prof quand j'ai enseigné, moi aussi. J'aurais peut-être été moins à vif quand deux de mes élèves ont été prises dans un incendie et que l'une d'elle est partie, cette nuit-là, entre deux flammes... Une fille aux yeux de chat et au sourire si grand qu'il semblait contenir tout le bonheur du monde.
      Je n'ai pas redemandé de cours l'année suivante. Je ne pouvais pas les oublier quand je rentrais chez moi...

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    3. Quelle terrible histoire, Ophélie...
      Je n'ai jamais perdu un élève. Je crois que je ne m'en remettrais pas.
      Déjà, partager, toucher du doigt leurs souffrances, leurs histoires terribles, cela me retourne...
      Merci d'avoir livré cela. Je ne peux que te dire que, même si je suis loin, je t'aide par toutes les ondes virtuelles à avoir l'esprit léger. Coloré.
      <3

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  4. scotchée... je n'ai pas d'autre mot.... la gorge nouée... la tristesse m'envahit...
    Encore une fois tu m'as touchée avec ton texte. Merci... et une grande pensée pour Charlotte

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  5. Oh Cél, comme cet article me parle...
    A quelques miettes près, j'aurais pu m'appeler Charlotte. Et, malheureusement, peut être que dans quelques miettes, j'en serais encore plus proche, puisque mon papa n'a pas tiré les leçons de ce qu'il s'est passé pour ma maman.
    Tu dis que tu aurais voulu faire mille fois plus, mais les miettes d'amour et de tendresse que tu sèmes pour Charlotte et pour les autres, au travers de tes mots, ta cuisine, tes pensées, il ont bien plus de pouvoir que tu ne le crois.
    J'ai les yeux un peu trop embués pour écrire encore, et puis je ne suis pas sure de trouver les bons mots alors que je suis submergée par l'émotion, mais du fond du cœur, sincèrement, merci.

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    1. Oh, Mnêmosunê...
      Je suis touchée de ton histoire d'abord. De ta confiance, de ta force.
      Je suis touchée que tu aies eu l'impression de comprendre sans doute bien mieux que moi l'histoire de Charlotte.
      Je suis aussi touchée de tes remerciements, même si je ne m'en sens pas digne, et que je ne suis pas sûre de pouvoir aider avec des mots, même si je crois très fort en leur pouvoir.
      Merci de ce partage d'émotion, c'est à mon tour d'avoir les yeux embués.
      Je t'envoie toute mon amitié.
      En miettes légères et sucrées.

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  6. Une tendre dédicace, pleine d'émotion et de retenue..On ne peut pas rester insensible où blasé au malheur des gens qu'on côtoie.
    Cette page de vie m'a beaucoup émue, le pouvoir de tes mots m'a donné des frissons !!! Un très beau texte, triste et touchant.
    On retrouve à travers tes mots, les recettes, toute ta générosité et ta sensibilité qui font de ce blog un véritable cadeau.
    Merci pour ce partage d'émotion...ça fait du bien de se sentir "humain"

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    1. Merci beaucoup, Valérie, tu es adorable, et ton retour me touche.

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  7. Comme je comprends ta compassion à l'égard de cette petite Charlotte dont la tristesse doit être infinie. Cet article fait écho en moi, comme beaucoup de tes mots. Je ne pourrais pas exercer notre métier sans éprouver une profonde empathie pour les enfants/adolescents que nous côtoyons tous les jours, pendant des semaines, des mois, et même pour toi des années. Nous passons beaucoup de temps avec eux et une vraie relation s'instaure. Comment ne pas s'attacher à eux, ne pas partager leurs joies et leurs peines? Cette petite fille a de la chance de t'avoir comme prof et je suis certaine qu'elle aura reçu tes pensées. J'y joins les miennes car je sais combien la relation entre un père et sa fille est complexe, difficile parfois et en même temps précieuse.

    Je t'embrasse jolie Céline et merci pour cet article et tous les autres (même quand je ne commente pas, souvent parce que tu trouves des mots si justes qu'il n'y a rien à ajouter, je te lis régulièrement et toujours avec un infini plaisir)

    Emeline

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    1. Oh c'est trop gentil, Emeline. Tu es une de mes plus précieuses lectrices, tu sais. A très vite j'espère...

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  8. C'est un très bel hommage que tu rends à la force et au courage de cette jeune fille. En effet, comment ne pas être touché par les drames de tous les Mozart qu'on assassine et que nous fréquentons et aimons au quotidien ? On peut réussir à conserver une certaine distance, mais pas à occulter ce qu'ils vivent en-dehors. Il y a tant de drames, et plus encore dans les zones défavorisées... Je n'ai pas passé une année sans un décès d'élève, de parent ou de frère ou soeur d'élève... Et je ne peux moi aussi qu'admirer leur vaillance et leur envoyer des pensées aussi pudiquement que tu le fais, mais avec moins de talent. Je te dis à très bientôt !

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    1. Merci pour tout cela, Manon! A plus que vite, c'est sûr, et je m'en réjouis tellement. Bon courage pour ces derniers jours.

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  9. Quelques billets de retard ... rapidement engloutis, il en va de soi :) !
    Des mots, toujours des mots (rien que des mots, lalala ^^ !), pour parler de certains maux, évoquer le monde remplit de petits bonheurs comme autant de malheurs ... des mots si bien choisi ... si joliment choisi ! Des miettes semés ici et là ... et celles tombées par ici sont bien douces et tristes pour cette discrète Charlotte ...
    Juste : des mots, TES mots, on en veut encore et encore ! Ce sont des p'tites miettes de bonheurs !

    PS : et comment ne pas avoir pensé à toi hier soir (allez les Bleus ;) !) ?! (voui, j'avoue : j'aime le foot ... un peu ... à ta manière d'ailleurs ^^ !)

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    1. Bon, j'ai Dalida dans la tête maintenant! Oh merci mille fois Zouglougloute, je suis vraiment touchée de ton message, parce que, dernièrement, j'ai perdu beaucoup de temps sur Instagram à publier des images gourmandes, et j'en suis légèrement blasée, écœurée, j'ai toujours préféré ce petit blog, j'ai envie de partager des mots, ce sont ma vraie nourriture... Sauf que j'ai si peur de désintéresser mes lecteurs! Un retour tel que le tien me fait tellement chaud au coeur!
      Allez les bleus demain soir... Et en attendant, passe une très bonne journée!

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  10. Charlotte,
    un nom qui sonne drôle,
    drôle, parce que je regarde cette petite chatte,
    cette petite chatte toute nouvellement adoptée,
    qui partage maintenant ma vie,
    et qui porte ce nom.
    Et cette histoire me donne envie
    de la caresser en pensant à toute les Charlotte de la Terre,
    à toutes ses perles de forces,
    toutes ses miettes de volonté,
    que l'on doit voir,
    que l'on doit percevoir,
    mais qui se perdent trop souvent.

    Merci pour ces mots,
    qui touchent,
    qui parsèment de l'humanité
    dans ce monde qui en à tellement, tellement besoin.
    K.

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*Merci de vos mots! *