samedi 5 avril 2014

Brasse coulée




1ère longueur.

Elle pense à sa semaine passée. Ses idées vont et viennent au rythme de ses bras. Elle n'a jamais été grande nageuse, elle ne va pas vite. Elle ne sait même pas nager le crawl. Mais aller de long en large dans l'eau, à son rythme, ça la détend. Elle laisse libre cours à sa rêverie, la tête hors de l'eau, une fois sur le ventre, une fois sur le dos.
Il y a deux autres personnes dans son couloir. Un homme et une femme. Ils ont des lunettes, pas elle. C'est un peu le signe du pro, les lunettes. En tout cas, ils nagent plus vite, ça c'est sûr.
Elle se sent un peu chez elle dans cette petite piscine. Elle est habituée, et a salué en arrivant les employés d'un air entendu, comme les habitués du café du commerce serrent la main au patron qui essuie ses verres en entrant. Bonjour, pas chaud ce matin, on est mieux ici, vivement l'été. C'est tellement rassurant, ces lieux qui deviennent familiers, par leurs murs autant que par ceux qui les occupent. Ce sont les tapisseries apaisantes de nos quotidiens.

5ème longueur.

Rapidement, elle a du mal à compter les longueurs, parce qu'elle pense à plein de choses et qu'elle oublie où elle en est. En plus, cela n'a pas vraiment d'importance. Elle se demande comment elle s'habillera lundi, elle hésite entre la chemise bleu clair et le petit haut rose qu'elle aime bien. Ça dépend du temps, aussi. S'il y a du soleil, la salle va vite chauffer, et le haut rose, il tient chaud... Déjà trois fois qu'il la double, le gars. Elle fait l'effort de serrer à droite sans gêner, il pourrait faire un effort, il lui met plein d'eau dans les yeux à chaque fois, et même, tout à l'heure, il l'a cognée avec son pied gauche. L'autre, la femme, mais c'est une fille en fait, elle n'est pas vieille... elle fait plus attention. Elle lui a même souri, lorsqu'elle se sont croisées, tout à l'heure. Elle a l'air sympa cette fille, elle a une petite couette amusante qui doit l'aider à avoir un mouvement aérodynamique lorsqu'elle part en brasse coulée.

15ème longueur

Elle brasse un peu d'idées noires. C'est drôle, en fin de semaine, on peut tout analyser avec le filtre rose, ou le filtre noir. On peut cueillir tous les petits bonheurs, sans les mettre en bouquet, ou l'on peut déplorer toutes les flaques grises en baissant la tête. Dans un cas comme dans l'autre, accumulés, ils laissent toujours rêveurs. On est parfois tenté de dire « ce n'est pas ma journée », « ce n'est pas ma semaine », alors que ce constat pourrait être généralisé, pour peu qu'on mette le mauvais filtre sur sa vie. Pour peu qu'on ne retire pas ses lunettes de plongée grises.
Elle repense à ses collègues qui l'ont énervée, aux misères de la technique et à l'ordinateur qui a fait des siennes, aux douleurs qui se sont manifestées alors qu'elle aurait bien aimé qu'il n'en soit rien. Elle repense à tous ces nuages, le bol d'amandes qu'elle a laissé tomber et qui s'est répandu dans la cuisine, la coupure entre deux doigts avec la feuille de papier, la goutte de thé qui tache le chemisier le matin. Ces petites misères qui arrivent à tous et qui pourtant font s'exclamer « pourquoi moi ? » à celui qui les traverse. Le pourquoi moi, c'est le paradoxe du propriétaire de l'orteil cogné contre une porte. Sa douleur au genou, qui ne part pas assez vite, les projets mis en attente pour des raisons diverses, les joies des administrations qui exigent des documents urgents. Et puis cette coupure au doigt franchement ça pique dans l'eau.

30ème longueur

Ce gars, il nage comme un gros buffle dans un champ de pâquerettes. Si ça continue elle change de couloir. L'autre, la fille à la couette, elle fait une pause. Elle est sous le plot numéro 5, et elle a enlevé ses lunettes. Elle a de beaux yeux verts. Elle a le regard un peu vague, le pâle sourire qui égaie son visage assez doux doit laisser entendre qu'elle repense à sa semaine, elle aussi, et qu'elle a choisi le bon filtre.
C'est amusant de regarder les gens qui sont en stand-by sous un plot. Elle, elle ne s'arrête pas, elle nage tout son saoul comme on vide son verre lorsque l'on a trop soif, et après, elle sort. Et elle passe trois heures sous la douche très chaude.
L'autre fille, là, avec sa couette, elle a un joli maillot, à rayures bleues et blanches. C'est un deux-pièces, ce qui paraît toujours un grande preuve de courage et d'abnégation, parce que cela expose autant au regard des autres qu'au syndrome du ventre froid. Mais, c'est sûr, cela la rend drôlement jolie. Elle lui sourit encore. Elle doit avoir son âge.
Elle ferait bien de la cuisine pour ce soir, elle qui adore ça. Elle a plein de travail, mais tant pis. Le samedi, il faut se reposer, aussi, quand même.
Des pâtes, tiens, pourquoi pas. Et en tournant la manivelle du laminoir, elle sentira les tagliatelles fraîchement farinées qui lui tomberont dans l'autre main en faisant comme de petites caresses. Elle le sent déjà, là, dans l'eau. Elle fait l'inventaire des légumes et des sauces qui pourront les accompagner.
Tiens, elle n'a toujours pas fini sa pause, la jolie au deux-pièces.



50ème longueur.
 
Bon, c'est pas tout ça, mais l'heure de fermeture arrive. Elle adore rester jusqu'à la dernière seconde, il n'y a plus grand monde (parfois elle est même la seule!), et elle attend que le maître nageur dont elle connaît le nom lui dise, d'un air entendu, sur le ton qu'elle connaît par cœur : «dernier aller-retour » ? Il insiste toujours sur la liaison du « r » entre « dernier » et « aller », et prononce bien le « e » de retour. Cela fait un petit refrain hebdomadaire. « Dernier-r-aller-reutour ? »
La fille au deux-pièces nage vers la sortie, elle la suit. Elle est mignonne, ça la rend un peu jalouse, quand même.
Doucement, la fille aux deux-pièces sort de l'eau, doucement, le maître nageur approche d'elle un fauteuil blanc, à roulettes.
Il lui manque la jambe gauche.
Elle s'assoit dans le fauteuil, avec ses beaux yeux verts, son sourire toujours un peu vague. Elle est tellement belle, en fait, avec son maillot deux pièces à rayures, ses cheveux relevés, son profil élégant. Elle s'assoit difficilement, et il la pousse vers la sortie. Au revoir, fille à la couette.

Brusquement, en regardant le fauteuil partir, elle repense à sa coupure avec la feuille de papier. A sa douleur au genou, à l'ordinateur qui ne marchait plus, au bol d'amandes, aux tagliatelles et aux collègues. Elle pense à son travail qui l'a ennuyée mais qui sait si souvent la combler, à ce corps qui la fait souffrir mais qui sait aussi être si performant, doux, entier simplement. Elle pense aux fois où elle a osé se plaindre et dire «pourquoi moi », elle pense à ces flaques grises qui lui paraissaient des océans. Elle pense à sa semaine, mais autrement. Choix d'un autre filtre. A la fille à la couette, si elle avait l'audace de lui expliquer tout ça, elle lui dirait bien bonjour, merci de ton sourire. Elle regrette de ne pas l'avoir fait dans l'eau, d'ailleurs. Quand la différence n'était pas une donnée connue des deux.
Elle est un peu honteuse... un peu honteuse de ne pas s'être sentie plus heureuse ?, se dit-elle en souriant. Elle décide alors de se sentir heureuse, juste. Heureuse de marcher vers la sortie. Simplement. 




16 commentaires:

  1. Oh Cél, c'est si bien écrit !!! Ca m'a tellement émue... Bravo, vraiment, et merci de me (nous?) rappeler que, non, notre vie n'est pas si terrible que ça, qu'il y a des personnes qui ont beaucoup plus de raisons de se plaindre.
    Tu as tellement bien retranscrit toutes les émotions, les sentiments, les pensées, c'est magique. Comme je ne suis toujours pas douée pour exprimer tout ce que je ressens, je m'arrête là, mais je te le redis : ton article me touche au plus profond de moi-même...

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    1. Tu es adorable Gaëlle. C'est vrai, cela t'a émue? En fait j'en suis émue moi-même, si vraiment c'est le cas! :-) Je t'envoie plein de sourires, petite Gaëlle! Et merci, merci merci...!

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  2. Tous les soirs, avant de dormir, j'essaie de faire une liste des choses positives de la journée... une liste de mercis. je m'oblige à ne garder que le positif et à laisser le négatif (alors que je suis plutôt du genre à ruminer une action négative en oubliant plus facilement les autres)... Parfois, la liste est très courte, mais je sais que le lendemain, elle sera de nouveau fournie.
    Et je pense qu'il faut aussi remercier les gens, réellement, dans la vie, pas que le soir, en pensée, dans son lit. c'est aussi pour ça que j'ai eu envie de te dire merci pour tes jolies photos, recettes, et blog.

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    1. C'est une très jolie idée de se forcer, au quotidien, à voir tout le beau que la vie nous offre. Et c'en est une encore plus belle de se souvenir de l'importance de le dire, de formuler les mercis autour de soi... Merci à toi aussi (;-))... Je suis vraiment très heureuse de ces mots si gentils qui me touchent. A très bientôt!...

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  3. Oui, ton texte est très émouvant, tout du long et crescendo ! Tu as vraiment un style à toi, qui ajoute les faits, les pensées et les émotions par touches successives et de plus en plus fines, je trouve.
    Pour le filtre... je tiens un cahier de bonheurs (recouvert d'un papier fleuri et joyeux) que je me pousse un peu à remplir certains soirs d'au moins une petite chose... Parfois ça va vraiment mal et je l'oublie pendant une période... Puis, lorsque quelque chose de bien me donne l'envie de le rouvrir, je regarde la dernière date inscrite et je me dis : tiens, la traversée du désert n'a pas été si longue après tout ! Et puis j'aurais pu inscrire ça, et ça... et ça repart.

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    1. Merci Manon, tu es adorable! En vraie esthète des mots, tu poses toujours un regard bienveillant sur ma prose, et cela a tellement de valeur pour moi! Merci merci! :-)
      J'adore l'idée du joli carnet dédié aux petits bonheurs... J'avoue que j'aime bien les noter aussi, dans un petit Moleskine, mais qui n'est pas dédié qu'à ça. J'y note aussi des récits de voyages, des listes de trucs bien que j'aimerais faire, de jolis cadeaux à offrir, à m'offrir (euh... :-)), de recettes à faire, j'y colle des tickets de cinéma, je dessine de petits conseils à moi-même...Mais un carnet spécial bonheur, juste pour ça, c'est très tentant, je vais y penser!
      Je t'embrasse très fort ma "belle"! <3

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  4. Très émouvant...Et si joliment écrit...
    Savoir choisir le bon filtre pour envisager les choses sous un angle différent et plus positif : j'y travaille car j'ai longtemps été du genre à voir toujours le verre à moitié vide. Il me semble que la quarantaine me rend plus "sage" et j'essaie de profiter des petits bonheurs du quotidien, car au final ce sont eux les plus importants non ? Merci de nous le rappeler avec tes mots si bien choisis ;)

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    1. Merci de ton passage qui me touche beaucoup, Britt! C'est vrai on est plus sage après 40 ans?... tu me rassures alors! C'est drôle, mon papa me dit sans cesse aussi que, plus les années passent, plus il décide d'être heureux : il a plus que jamais l'impression que la vie est belle, qu'il faut en voir l'essentiel! Et les petits bonheurs quotidiens, il doit y en avoir tellement chez toi, quand je vois tes photos, j'ai l'impression que tu habites la maison du bonheur!
      Merci de ta gentillesse, cuisinière du soleil... :-)

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    2. Je ré-essaie alors puisque ma réponse a disparu dans les tréfonds du net ;)
      Je suis totalement d'accord avec ton Papa : aller à l'essentiel, that's it ! Mais pas forcément besoin d'attendre 40 ans hein ;)
      Pour la maison du bonheur, tu es adorable ; il y a des petits tracas comme partout mais j'essaie de "cultiver mon jardin" du mieux que je le peux ;)
      Plein de douces bises, gourmandes et ensoleillées ;)

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    3. Ton jardin lumineux, tes proches ont de la chance de s'y promener! Merci pour tes mots toujours si empreints de gentillesse, Britt! Et je te retourne des bises gourmandes, lumineuses, ensoleillées aussi, d'un petit soleil des bords de Loire, un peu plus pâle, mais très doux aussi! :-)

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  5. Coucou, j'ai lu ton article ce matin dans le métro et j'en ai eu le coeur serré. Il est poignant de vérité : nous n'apprécions pas les choses comme on le devrait et on ne se rend compte de la valeur des choses, le plus souvent, que lorsqu'on les a perdues... Tes mots nous rappelle au combien il est important de voir la vie positivement, d'appréhender les événements avec du recul, car ce n'est pas parce qu'un incident arrive qu'il est forcément mauvais, il peut apporter, parfois, aussi un élément positif auquel on n'avait pas pensé.
    Je ne sais pas si tu as vu cette vidéo, mais ton texte m'y a fait penser, et une fois qu'on l'a vue, on a qu'une envie, apprécier ce qu'on a et remettre nos soucis au placard... https://www.youtube.com/watch?v=1zeb-k-XzaI
    Je t'embrasse, j'espère que ton genou guérira vite <3

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    1. Je t'imagine dans le métro en compagnie de ces mots et j'en suis heureuse...Merci beaucoup de ce retour Gwenaëlle!
      Merci aussi du partage, cette vidéo est très belle. Elle nous rappelle effectivement la chance que nous avons. Plus largement, je suis persuadée que nous avons tous en nous la force de trouver le bon filtre, de choisir le bon angle pour regarder nos quotidiens. Il suffit de bien le choisir. De vraiment bien chercher, avec calme, et confiance... <3
      Je t'embrasse aussi, et mon genou va de mieux en mieux! :-)

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    2. Je suis contente alors pour ton genou, c'est vraiment long à guérir ces petites bêtes là ^^" Chaque jour, j'essaye de voir la vie sous un meilleur filtre comme tu dis, de positiver, de regarder les petites beautés qui font partie de notre quotidien mais que je ne prenais pas la peine d'observer avant. J'essaye au maximum de mettre de côté mes idées noires. Et je me sens mieux ainsi.
      Avant je croyais qu'il fallait atteindre ses buts pour être heureux mais en fait c'est l'inverse, il faut être heureux pour pouvoir atteindre ses buts ; et une fois qu'on a compris ça, on peut commencer à vivre vraiment <3

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    3. Tu es pleine de sagesse Gwen... Je te souhaite plein de buts à atteindre, et surtout plein de bonheurs sur les chemins qui t'y mèneront! A très vite! <3

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  6. Je n'avais pas encore pu lire ce texte (je suis très en retard, j'essaie de me rattraper...) mais il m'a énormément touchée. Merci de ta délicatesse et de ta douceur.

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    1. Merci surtout à toi pour ce retour, Ophélie! Il n'y a aucun "retard" chez moi, je suis pour une lecture libérée! :-) Surtout avec des retardataires telles que toi!

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*Merci de vos mots! *