jeudi 27 mars 2014

Lettre au printemps

 
                        

                                                                  Cher printemps,



       Tu sais, je t'ai longtemps attendu, printemps. Avec une impatience démesurée, celle de l'enfant qui trépigne avant de recevoir un sucre d'orge (perlée), celle de l'amoureuse qui attend le courrier, fébrile, dans l'espoir d'avoir des nouvelles sur feuille de l'homme de ses pensées (en boutons). Je regardais bien le calendrier, je comptais les jours. Je regardais plus encore par la fenêtre, parce que tu n'es pas un invité très ponctuel, et que parfois, tu n'en fais qu'à ta tête, cher capricieux printemps. (Par cette entrée en matière, tu vois que je te connais bien. C'est pourquoi je te tutoie, tu me pardonneras cette familiarité, dans ta verte indulgence. Toi, si accoutumé aux erreurs de jeunesse, tu as l'habitude des échanges en toute simplicité. C'est le lot de ceux qui, comme toi, sont des fontaines de jouvence à éternelle date fixe.)

      Dans cette jolie nature que j'ai la chance de côtoyer chaque jour, je tentais donc comme chaque année de déceler des indices de ta venue prochaine. Je guettais les petits signes, les premiers bourgeons. Je scrutais les premières tiges, les premières fleurs, ces petites bandes-annonces tacites que tu m'envoyais pour m'aider à supporter l'attente.
      Lorsque tout dormait, que les arbres tendaient vers un ciel frileux leurs bras osseux, lorsque les lits de la maison étaient paisibles, je ne pouvais m'empêcher de penser à la perspective si belle du réveil prochain.Oh, je ne t'en veux pas, il faut savoir se faire désirer pour être aimé à sa juste valeur. Je sais que tu t'amuses à nous faire sentir combien tu es nécessaire... tu es un peu orgueilleux, quand même, des fois. Tellement certain d'être l'invité attendu, tu restes devant la porte en regardant ta montre : à l'intérieur, la fête bat son plein, et toi, tu recules le moment de ton arrivée. Lorsque tu le sais, que tu le sens, lorsque la fièvre des impatients est à son comble, tu décides de rentrer pour de bon. Ton entrée n'a rien de l'arrivée fracassante. C'est ce que j'aime chez toi : tu es à la fois tout en lumière et tout en douceur. Tu ne réveilles pas les dormeurs en les bousculant de leur lit, tu fais tout avec calme et patience, avec délicatesse, en prenant ton temps. Tu ouvres doucement la porte, et tu entres sur la pointe des pieds.
      Ceux qui comme moi te réservent une affection à la hauteur de leur impatience te fixent avec fébrilité. Tout emplis d'une joie à la fois très solaire et très fragile, ils te questionnent des yeux : est-ce bien toi ? Une apparition fugace n'est pas rare dans tes drôles de manières, toi, espèce de convive un peu malpoli. Tu as tant de fois ouvert la porte pour te montrer avant de la fermer pour repartir. Ou bien, tu es entré, mais, absent, tu restais muet, comme éteint, invité en demie-fleur. Cette fois, alors, est-ce toi, est-ce bien toi ?
      Tu le sais, tu as toutes les artistiques vertus du monde. Lorsque tu es là, que tu es vraiment là, tout s’illumine, le monde en noir et blanc se colorise. 50 nuances de vert.

      Une fois lancé, tu ne t'arrêtes plus, jamais las, as de trèfle, d'un jeu atout cœur. Toujours vert, jamais bon pour les goujats, toujours jeune, tu es le chanceux commencement, la première partie du spectacle. Tu n'es qu'un prédécesseur, le prince du roi estival flamboyant : toi, tu revendiques le fait de n'être que de passage. Je te souhaiterais bien « longue vie », mais ta vocation est de t'inscrire dans l'éphémère, d'être la modeste prédiction d'une saison éclatante, le piccolo avant l'orchestre à mille cordes, et c'est mieux ainsi.

            Tu ne forces rien, tu répands ta mélodie sans imposer ta partition, tu promènes ta loi sans te faire dictateur. Démocrate de la racine. Tout doucement, tu fais de ta présence une vraie source de chaleur et de récon-flore. Tu es tellement fier de redonner vie à tout ce que tu touches...Mais cette fierté, je ne peux que la comprendre : prince charmant qui éveille le royaume entier à l'aide d'un seul baiser, tu es le magicien qui permet à la terre d'être prise dans un tourbillon de renouveau. Croustillante mise en appétit du festin de mille-feuilles à venir. Tu remets les machines en route, et tu sèmes sur ton passage un parfum de cueillettes, de balades matinales et de dîners sur la terrasse. Hissant les voiles, tu nous rappelles qu'il faut qu'il y ait un hiver pour que vienne l'été. En pleine avancée, tu nous souffles une douce brise, plus vraiment fraîche, pas encore chaude : elle porte en elle plein de petites fleurs de cerisiers, et plein d'espoirs.

      Tu es le semeur solitaire digne de toutes les confiances. Le danseur du petit matin, le messager d'une mélodie toujours neuve. Tu es une aurore, un avant-goût de franche lumière. C'est pourquoi je te pardonne volontiers toutes tes effractions... Toi seul sais me dire que tout est possible, que le noir n'est là que pour laisser la lumière nouvelle se faire apprécier. Toi seul sais me dire que tout peut changer, et que, avec toute la patience et la douceur qui sont les tiennes, il faut se laisser envahir par ta belle promesse. Celle de journées dignes d'être plus longues.



Je t'embrasse, mon Promeneur du Champ de Mars, d'Avril et de Mai,
mon annonceur de nouvelles en bourgeons,
mon prime-temps d'un tout vivant.
En clair. Sans l'obscur.


Céline



Ce mode d'adresse m'a été inspiré par le livre plein d'élégance et de talent d'Yves Duteil : Les choses qu'on ne dit pas. Vous connaissez ?...C'est un recueil épistolaire tout plein de poésie, dans lequel le chanteur s'adresse à ses proches, vivants ou non, et, plus largement, « au chocolat », « à la musique »...On ne peut que sortir apaisé d'une telle lecture, qui se butine, qui se déguste. On en reste rêveur, avec plein de petits soleils dans la tête, et une vraie envie de les dire, ces mots qu'on ne dit pas...














21 commentaires:

  1. Ma jolie Cél, le printemps je le connais bien et s’il est parfois lent à monter jusqu’à vous, c’est peut être parce qu’il prend tout son temps ici… Ici, il arrive dès la fin du mois du février. Il se bat un peu avec le mistral, allez, trois jours c’est toi, trois jours c’est moi, (oui j’ai appris par les gens d’ici que le mistral était toujours ternaire), il fait fleurir les oliviers sur les routes de campagne, il donne envie de pique niquer avec des lunettes de soleil et de regarder tout de suite après si j’ai bronzé, il permet de changer de manteau et de chaussures, et par la lumière emplissant la cuisine au réveil, il offre presque tous les matins en ce moment une petite phrase dans l’oreille de mon amoureux encore endormi : il va faire encore très beau aujourd’hui…
    Alors viens !! Mais viens vite ! Parce qu’à ce train là ce sera l’été au mois de mai :)

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    1. Arrête, je vais verser des petites larmes de rosée printanière... Il est magnifique ton commentaire... Merci, merci mille fois! Oh, je n'ai qu'une envie, sauter dans le premier train! Moi j'ai pas bronzé encore, pfff...et j'ai à peine sorti les ballerines... Je me souviens qu'il y a une chanson grecque assez connue qui a pour refrain "vivement les étoiles de février", (ne me demande pas ce que ça donne en grec) parce que chez eux, février, c'est le printemps... Moi je suis née un jour de février (tout blanc) sous un ciel (tout bleu) et mon soleil c'est un peu toi, toute claire... :-) Je t'embrasse.

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  2. Oh, quelle belle idée !
    C'est un très beau texte, un ravissement à lire, et une ode à la beauté naturelle et douce du quotidien du monde :)

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    1. Oooh, merci douce Iliana, ton compliment me va droit au coeur! Tu es adorable de me lire, ton avis averti compte beaucoup...J'en suis réellement flattée! Eh dis, tu sais quoi? Si tu veux, je t'impose un destinataire, et tu essaies de lui écrire? Et en échange, tu fais pareil, tu me donnes un destinataire d'une future lettre? Un échange bloggesque épistolaire, l'art du suranné dans la modernité, ce serait si drôle! Tu serais partante?...

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    2. Oh, oui !!
      Excellente idée, je vote pour !
      (et merci, c'est moi qui suis touchée par tes compliments :) )

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    3. Ha ha! Mmm...Alors, voyons...je te propose : une "Lettre à la Nuit". Ça te dit, ça te va? Ce n'est pas obligé d'être long, hein, ni compliqué, c'est juste pour le plaisir, pour le clin d'oeil! Et moi, j'attends ton sujet!

      Si d'autres veulent se joindre au jeu, qu'ils aient un blog ou pas, qu'ils le disent en toute simplicité! Les sujets peuvent être plus funs aussi, plus décalés, c'est selon... Mais plus il y aura de participants, plus ce sera drôle!

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    4. Ah très joli thème, ça me plaît beaucoup !
      Je te propose "Lettre à un arbre" si ça te va ?

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    5. Oh, jolie idée! Euh, par contre, j'ai peur que ça ressemble un peu au printemps...Mais c'est toi la maîtresse, hein! Tu maintiens?... ;-)

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    6. Oui, tu as raison !
      Lettre à un nuage, ça conviendrait ?
      Il y en a à toutes les saisons ;)

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    7. Oh super! Entendu, je vais y réfléchir! C'est parti!

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  3. Très joli, ton texte... et ce livre fait envie, je le passe en priorité de ma liste "pour après" !
    Chouette idée aussi pour un atelier d'écriture...
    Quant à celui que vous projetez entre vous, j'espère que vous le mettrez à exécution ! Il y a bien des choses que l'on ne peut se décider à dire et qui pourtant, écrites puis lues, donnent le sentiment d'avoir donné et reçu, d'avoir bien fait. Et que les supports numériques ne sont pas assez concrets, intimes et intemporels pour véhiculer, malgré tout.

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    1. Oh, tu peux même lire ce livre "avant", il se picore, et rappelle où est l'essentiel... :-) !
      Merci de ton gentil mot! Et, même si je sais que tu es archi-débordée, si tu veux participer à la tournante épistolaire...maintenant, ou plus tard, tu n'as qu'à faire signe!

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  4. Merci pour ce beau billet...ça fait un bien fou !!! une parenthèse dans un monde en effervescence.Très jolie plume, la nature sous ses plus beaux atours...je fais plus attention à la métamorphose depuis que j'ai lu ton texte, des moments rares, apaisants.
    J'ai mis le livre sur ma liste.J'attends avec impatience la suite de votre projet épistolaire.
    Pour ce qui est de dire les mots, ça donne à réfléchir, pas facile, on se trouve des excuses (pas le temps, pudeur, routine..), je fais le tri et j'essaie d'aller à l'essentiel...
    Merci pour ce beau moment de partage.

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    1. Oh merci pour ce si gentil commentaire! J'en suis émue et ravie, Valérie! Ces compliments me touchent, je suis heureuse que mes mots aient pu trouver une si réceptive lectrice...Je te souhaite un printemps plein de ciel bleu! A bientôt!

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  5. WOUAH ! Vraiment, Cél, c'est magnifique. Bravo, bravo, bravo ( + clapclapclap ).
    Ta façon de faire ressortir les sentiments, les émotions, les moments, la Vie. Chapeau bas, y'a rien à ajouter (m'enfin sûrement, mais je ne suis pas très douée pour faire des belles, longues et magiques phrases comme toi ! )
    A bientôt

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    1. Oh, Gaëlle, c'est trop gentil! J'avais peur que cet article ennuie un peu tout le monde! Tant de compliments, ça me touche, c'est trop chou! Et tu m'as fait rire avec tes clapclapclap!...
      Et, "pas très douée", tu rigoles? Tu sais fort bien choisir les mots qu'il faut quand il s'agit de mots tout doux!

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    2. Ennuyer !? Je ne vois pas comment il pourrait ennuyer, il est génial ! Il met un peu de douceur et de beaux mots dans notre quotidien, ce n'est pas rien, ça ;)
      Oooh merci, c'est adorable !

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  6. Coucou !
    Je suis dégoutée, j'ai posté un commentaire hier juste là, avec mon téléphone et je découvre qu'il n'y est pas ! :( Des fois les portables bah c'est pas ce qu'il y a de mieux ! ^^"
    Du coup je m'y remets, je ne dirais sûrement pas la même chose mais bon ^^
    J'aime beaucoup l'idée de poser des mots sur les choses qui nous entourent, aussi bien les objets, que les saisons, que les sensations.
    Extérioriser ce qu'on ressent, mettre des mots dessus, ça permet à la fois de mieux connaitre la chose en question mais surtout de mieux se connaitre soi-même.
    Ta lettre au printemps est très jolie, je trouve que tu as un réel talent pour l'écriture et j'ai d'ailleurs particulièrement aimé ta tirade à la Cid dédiée à Ophélie. Je ressens à peu près la même chose vis à vis du printemps. Pour moi c'est la saison du renouveau, de l'amour, de la lumière. La nature s'éveille en même temps que notre corps et notre esprit. Les bourgeons éclosent, les arbres sortent de leur torpeur et pour peu qu'on y prete attention, on s'extasie devant la beauté de ce lent chemin vers l'été. Les oiseaux chantent, les animaux sortent de leur hibernation, les couleurs sont douces ou vives mais elles explosent de partout, balayant le noir ou le blanc, disséminant la joie dans nos coeurs. Oui, le printemps et sans doute ma saison favorite, il représente l'espoir à lui seul, car oui, après tous les malheurs, tous les noirs dans nos vie, toujours après la pluie vient le beau temps, après les déceptions, les dépressions, les replis sur soi, toujours on peut se relever, exploser de joie à nouveau, sentir la chaleur du soleil en réconfort, sourire à la vie, apprécier, simplement.
    Si tu es d'accord, j'aimerais beaucoup participer à votre projet épistolaire, je trouve que c'est une très bonne idée, et bien que je sois un peu rouillée, j'adore écrire, j'aimais beaucoup le français ou la philo au lycée, parce qu'on pouvait écrire, simplement, analyser les choses, mettre des mots là où on n'y voit parfois qu'une simple suite de mots qui révèle en fait beaucoup plus.
    Je t'embrasse et te souhaite une très belle journée :) Aujourd'hui, le printemps se cache, mais je suis sûre que sa lumière reviendra vite ;)

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    1. Oh je suis désolée que tu aies eu des ennuis techniques! Oui, je te comprends, les téléphones, des fois, c'est pas terrible...
      Merci beaucoup pour tous ces compliments. Ils me vont droit au cœur. Je ne sais pas si j'écris si bien que cela, mais si mes mots ont pu "parler" à des lecteurs, ou même s'ils peuvent le faire encore à l'avenir, j'en suis comblée, parce qu'il n'y a rien de si gratifiant que de trouver le mot juste pour dire ce qui le mérite.
      Merci pour tes mots également très beaux sur le printemps. Ils sont très émouvants. Et, pour la tournante de lettres, bien sûr que tu peux participer! Au contraire, c'est génial! J'en suis super flattée et heureuse! J'ai hâte de lire toutes les lettres des unes et des autres! Alors, quel sujet, voyons...
      Une lettre au rouge, ça te dirait?

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  7. Wahou, le rouge, c'est vague ! Et il y aurait tellement de chose à dire ^^ Mais je vais m'y mettre et réfléchir à quelque chose de joli :) On a combien de temps ? :)
    Et merci pour tes compliments :)

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    1. Tu as tout le temps que tu veux! Tu peux même attendre fin avril pour le mettre sur ton blog si tu veux! Comme tu préfères! Bises et merci de participer Gwenaëlle :-)!

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*Merci de vos mots! *