jeudi 23 janvier 2014

Anniversaire

Déjà huit ans.
Déjà huit ans que je rêvais de toi, dans ma petite chambre d'étudiante, encombrée de livres, de gros dictionnaires et de bougies aromatisées. Ma vie était parsemée de petites choses qui ne sont plus de mon quotidien. Des réveils à 6h, des gels douches Le petit Marseillais, des soupes Royco poireau-pommes de terre, un stylo plume actif. Du chocolat praliné en tablette dans mon sac à main, du maquillage de supermarché, du café lyophilisé le matin, le croissant chaud de la cafeteria à 10h. Ma mallette en cuir avec mes grammaires grecques et latines encore en bon état. Ces illustrations de ma vie d'alors sont celles de pages tournées, je les regarde avec tendresse mais sans regret. Avec l'amical regard de celle qui a grandi en évoluant sans faire table rase. J'aime à me replonger dans ces habitudes feutrées qui étaient les miennes et que j'ai perdues, comme si je me promenais dans un vieux décor de théâtre où les cartons vieillis sont couverts de draps blancs.
J'écoutais France Inter, et des vieilles compilations que j'ai perdues, dans mon casque que je portais même dans la rue. J'avais une écharpe en coton de toutes les couleurs et je prenais une douche le matin. Je passais l'aspirateur tous les vendredis soirs et je buvais des tisanes chimiques pomme-caramel le dimanche soir en rentrant et en rallumant le chauffage.
Déjà huit ans que je portais mon pull vert qui est au fond d'un carton et que je me refuse à jeter, mon collier en bois tout abîmé qui traîne, décoloré, au fond d'une boîte.
Déjà huit ans que tu portais ton pantalon marron avec ton pull bleu marine et que jamais, jamais je ne t'aurais dit que ça n'allait pas ensemble.
Déjà huit ans que tu sortais ta trousse de ton sac à dos, que tu m'invitais maladroitement à passer du temps avec toi, que nous buvions des grenadines au coin de ma petite table basse. Que tu ne te rasais que pour me plaire, que nous espérions pouvoir être à côté dans la salle 349.
Déjà huit ans que j'espérais secrètement que tu penses à moi, que tu espérais secrètement que je pense à toi.
Si j'avais su...si l'on m'avait dit...
Si l'on m'avait dit que tu serais celui-là, que tout ce beau naîtrait de nous.
Si l'on m'avait dit qu'un jour, je ne « penserais » pas simplement à toi, je te porterais en moi, je te connaîtrais mieux que personne. Que tu aurais oublié un peu des verbes grecs irréguliers dont tu étais maître et que tu me faisais réciter, mais que tu saurais si bien la moindre de mes facettes irrégulières. Que tu accorderais tes pantalons avec tes pulls, et encore davantage ton âme avec la mienne.
Si j'avais su que je ne mangerais plus de Royco, que je n'aimerais plus trop le café, que mes petits déjeuners seraient composés des délices du marché de campagne, que je vivrais dans une petite ville sans tram ni métro, que nous serions en permanence avec des enfants à essayer de leur apprendre quelque chose, et que ça nous plairait tellement.
Si l'on t'avait dit que chaque soir, tu me rassurerais avec ton petit geste bien à toi, bien à nous, et qu'ainsi tu ferais taire toutes les douleurs et toutes les angoisses. Que chaque matin, je chercherais ta présence de l'autre côté du lit d'une vraie chambre. Si tu avais su que tes bras seraient mes remparts, que je serais la faiseuse de gâteaux au chocolat qui envahirait tes pensées, que ta présence serait ma lumière... Aurais -tu cru, à l'heure où tu ramenais des paquets de pâtes, où je calfeutrais avec une serviette de toilette la porte trop ajourée pour ton sommeil fragile, que je porterais ton nom ?
Aurais-je cru, à l'heure où je comptais mes centimes dans mon portefeuille plein de tickets de RU pour la machine à café trop fort du cours d'italien du mardi soir, où nous dînions assis par terre dans une pièce sans télévision, où nous dormions dans un tout petit lit d'une personne , où nous regardions l'avenir comme un vaste champ des possibles, que je n'envisagerais plus aucun jour, aucune nuit sans toi ?
Aucune voix céleste ne nous l'avait soufflé. C'est mieux ainsi. Nous n'avons été que de surprise en surprise, d'émerveillement en émerveillement. Poussés vers une lumière toujours plus belle, plus chaude, plus brillante, au point que nous en sommes ébahis, et que nous ne pouvons que nous demander, comme deux chanceux repus, souriants et tacites, quelles lumières nous attendent encore.
Ces deux étudiants qui se séduisaient timidement, regarde-les. Ils sont nous, si proches et si lointains. Ils sont l'aurore d'une journée tellement vivante, tellement riche. Ils sont à l'éclosion d'un merveilleux voyage qui nous comble, d'une étoile que nous portons au creux de nos mains jointes.
Se souvenir, n'est-ce pas le meilleur moyen de se tourner vers le futur, finalement ?
Cet inconnu prometteur ...





12 commentaires:

  1. Quelle magnifique, magnifique plongée dans le passé, une plongée sans lourdeur qui se laisse remonter en douceur jusqu'au présent. On partage du début à la fin cette belle pellicule... Quelle chance vous avez, et que d'années de nouvelles heureuses surprises vous attendent! Bravo, et pour le contenu, et pour la très belle écriture de cette histoire. Et quelles belles mains, aussi élégantes et expressives que vous...

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    1. Oh, Manon, merci de ta lecture toujours attentive et fidèle, toujours régulière et indulgente, et merci de tes commentaires que je reçois toujours comme de vrais cadeaux! A bientôt :-)

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  2. Magnifique article, très émouvant. Il est très difficile de parler d'amour sans tomber dans la mièvrerie. Toi, tu as réussi à le faire avec raffinement, pudeur et sensibilité. On vous imagine très bien tous les deux et on ne peut que souhaiter que votre jolie histoire dure toute la vie. Vous vous êtes trouvés et vous en avez pleinement conscience. Quel meilleur moyen de profiter l'un de l'autre, des moments passés ensemble! Ton jeune mari a bien de la chance d'avoir croisé ton chemin et de partager la vie d'une femme qui sait si bien mettre des mots sur ses expériences et ses sentiments.
    Tu as raison, il est vraiment doux de se replonger de temps en temps dans le passé, non pas par nostalgie triste mais pour voir le chemin parcouru ensemble et pour se regarder avec indulgence en souriant de ce qu'on a été.

    Merci pour cet instant de poésie.

    Je t'embrasse

    Emeline

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    1. Merci à toi d'être passée, jolie Emeline, merci de tes mots doux, choisis et semés avec beaucoup de délicatesse!

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  3. Quelle jolie façon de se tourner vers le passé pour témoigner de votre histoire... cette construction par étape, en douceur, d'un "vous" dans l'humilité de la vie étudiante, dans les incertitudes de la vie, les douleurs, les belles choses partagées, voilà qui donne beaucoup de confiance et d'apaisement, lorsque l'on te lit :)
    Que vous souhaiter de plus que de poursuivre ce chemin ?

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  4. Avoir eu l'idée de lire un article de plus avant d'aller me coucher. Seulement un.
    Tomber sur celui-ci.
    Le trouver beau. Le trouver vrai.
    Y voir un certain reflet de ce que je connais, aussi.
    Y voir l'infini de ce qui commence.
    Merci de savoir dire.
    K.

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    1. Découvrir au petit matin un commentaire.
      L'ouvrir.
      Le déguster comme lorsque l'on déguste un met délicat. Léger. Sucré.
      Être émue. Être reconnaissante.
      Se dire qu'il faut continuer à dire, continuer à écrire, si de telles oreilles savent et aiment entendre.
      Être heureuse. D'avoir partagé.
      De rencontrer de si belles âmes.
      Sourire à l'aurore...
      A bientôt kolibri...

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  5. Voilà 8 jours que j'ai découvert ce p'tit coin de jolis partages ... ou alors serait-ce 8h ? ... sûrement un peu plus d'heures et un peu moins de jours ^^ !
    Et voilà surtout bien plus que 8 pages lues, regardées, englouties, dévorées ( -> moi un ogre ? ... peut-être ;) !), sur lesquelles j'ai bavé, rêvé, cliqué, voyagé, pensé, ri (-> tiens, un intrus du -é, mais quel intrus ^^ !) ! Juste merci !

    La tête dans les nuages de printemps, en toute simplicité, j'ose enfin poser quelques mots dans ce p'tit coin rempli de douceur (-> non ce ne sont absolument pas des clins d’œil à quelques-uns de tes articles que je viens de faire ;) !). Et plus particulièrement suite à cet article : un concentré d'amour <3 ! Tout le bonheur du monde, il n'y a rien de plus à vous souhaiter :) !

    Par ici, je reviendrai, pour sûre !

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    1. Je suis si émue de ce joli commentaire! Merci Zouglougloute! (:-D)
      Ravie, tellement ravie que cela ait pu te plaire, un peu, te parler, un peu... Cette porte ouverte qu'est ma petite pincée de sel, porte envahie de verdure, porte en bois, vivante, un peu rustique et un peu poétique, je m'émerveille chaque jour de voir les belles personnes qui passent son seuil! Bienvenue ici alors, mille fois bienvenue, et à très bientôt!

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  6. Je croyais que seuls les romans d'histoires anciennes (pas les mièvreries à l'eau de rose de certains auteurs aujourd'hui) sauraient me faire vibrer en parlant d'amour.
    Je croyais avoir un peu fait le tour, être un peu lassée, de lire toujours les mêmes choses, au point de bouder les pages d'histoires qui semblent de toute manière impossibles.
    Et puis je suis arrivée sur ce blog (par le biais d' Antigone XXI). Et comme à chaque fois que je découvre un blog qui me plait instantannément, j'aime découvrir ce que son auteur/e nous offre de lui/elle-même.
    J'ai aimé, instantannément, la réponse à cette si difficile question "qui suis-je?".
    J'ai aimé cette sincérité dépourvue de fioritures, qui m'a fait ressentir ouverture, fragilité, grandeur et beauté d'âme, et beaucoup de douceur.
    Alors j'ai continué ma découverte, un peu confuse d'entrer dans un aussi beau monde, et j'ai cliqué chaque découverte à doigt feutré, en découvrant à chaque page un peu plus de beauté, de vie... d'Amour. Pour tant de choses.
    J'ai été émue par la photo de votre mariage. Je n'ai pas osé commenté, et puis là, sur cet article tellement touchant, tellement vibrant d'une histoire que l'on sent tellement vraie, je me suis dit, non tant pis, je dois le dire: c'est trop beau!!
    Je reviendrais, c'est sûr... tout m'inspire dans cette sphère...
    Alors merci. D'écrire des pensées qui font rêver, parce qu'elle reflète la réalité. Les possibles en chacun de nous.
    Parfois, découvrir la vie des autres, c'est apprendre à se comprendre mieux. A s'accepter peut-être aussi. A reconnaitre ce que l'on a...
    En lisant cet article, j'ai ressenti un Elan, un Grand. De reconnaissance entre autre, parce que je me suis dit que les contes de fées, ce sont nos quotidiens remplis d'Amour. Et que certaines baguettes magiques, sont les partages des fées qui osent. Merci pour ces pincées de Sel/Cél...
    Je reviendrais, oh ça c'est sûr!

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  7. Je suis arrivée sur ton blog par ta dernière recette, la salade d'endive, carotte et orange. Et j'ai suivi le lien que tu avais indiqué. C'est un très beau texte ! Une déclaration si douce :)

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*Merci de vos mots! *