vendredi 10 mai 2013

Mais si t'es belle...



Quand j'étais à la fac, il y avait cette fille.
Une fille magnifique. Longtemps, je ne connaissais pas son nom, et nous avions pris l'habitude, avec mes amis, de la surnommer "la Belle". "Qui passe à l'oral, aujourd'hui? C'est la Belle..." et tout le monde comprenait. Même auprès de ceux qui ne la connaissaient pas et à qui je pouvais en parler, elle avait donc malgré elle adopté ce surnom simple et élogieux, sans qu'elle n'en sût rien.
Les surnoms que l'on nous attribue à notre insu sont des petites pépites de mystères qui nous entourent sans que nous les percevions, et qui rendent notre chemin tout pétillant. Ils sont des lucioles qui dansent dans notre dos et qui s'effacent si nous tournons la tête...
En l'occurrence, j'étais persuadée qu'elle n'aurait pas été étonnée de ce surnom-là. Qu'elle se serait tout de suite reconnue. Sa beauté sautait aux yeux de tous, elle devait bien sauter aux siens, verts, en amande, félins, forcément lucides. Élancée, elle était toute de courbes, et sa silhouette dans laquelle le mince et l'arrondi s'accordaient si harmonieusement paraissait sortie d'un croquis de peintre. Avec sa grande crinière entre le châtain et le roux, elle n'avait rien de commun, et elle était toute en grâce et en volupté ; j'admirais ses mains qu'elle avait petites et féminines, son visage délicat, et ses postures lascives sans l'être trop, séduisantes sans être provocantes. La nature féminine me poussa à lui chercher des défauts, pour me rassurer, réflexe primitif et ridicule qui incite la commère qui se cache en chacune de nous à persifler "elle est si belle, si belle...d'accord, mais...!" J'avais bien des difficultés à trouver les "mais", et si j'en trouvais, ils étaient davantage de l'ordre du vice imaginatif féminin que de la réalité.
Je ne lui ai jamais avoué, parce que ce n'est peut-être pas très gratifiant, mais quand je lis Nana, je ne peux pas m'empêcher de la voir, "des reins solides, la gorge dure d'une guerrière, aux muscles forts sous le grain satiné de la peau. une ligne fine, à peine ondée par l'épaule et la hanche, filait d'un de ses coudes à son pied." ..."fuites de chair blonde se noyant dans les lueurs dorées, ces rondeurs où la flamme des bougies mettait des reflets de soie"...


Les années ont passé, elle est restée "La Belle", même si je connais son nom.Vous imaginez donc ma surprise, l'autre jour, lorsque j'ai pu lire son propre avis sur son allure...et que cet avis n'était qu'une liste négative!
La Belle ne se trouvait pas Belle!
Dans une moue attristée, elle faisait l'inventaire de son nez qu'elle trouvait trop pointu, de ses mains trop petites, de ses oreilles trop grandes, tout, en somme, lui paraissait trop quelque chose. Cela m'amusa et m'attrista en même temps.


Je pensais alors, non plus à Zola, mais au dernier numéro du magazine Elle. (Je suis pour l'éclectisme littéraire.) En effet, j'avais lu, avant de sombrer dans le sommeil, un article sur le "Body Bashing". (En anglais, to bash signifie frapper violemment, flageller. Le "truc-Bashing", alors, est un anglicisme douteux terriblement à la mode, Hollande Bashing, Body Bashing, pourquoi pas Brocolis Bashing pendant qu'on y est, bref.)
L'article soulevait un problème plus sérieux finalement, et il méritait d'être lu : la vision toujours dépréciative que nous avons de notre propre corps. Que cela prenne plus ou moins de place dans notre tête, nous sommes rarement contents de ce que nous avons, soyons honnêtes. Et pour chacun(e), se décrire soi-même revient à faire l'inventaire de plein de petites choses que nous trouvons "trop", seins trop petits, épaules trop carrées, bras et décolletés trop osseux, silhouette grossière, sourcils trop désordonnés, nez trop gros, cheveux trop épais, jambes trop fluettes, fesses trop maigres, comment ça, je parle de moi, rien ne le prouve, allons.

Nous sommes si durs avec nous-mêmes. La beauté est si subjective que nous pouvons voir le beau chez les autres, et le laid chez nous, sans mettre à distance ce miroir déformant, ce filtre inévitable qui s'interpose nécessairement entre tout corps et le regard que l'on y pose.
Et l'article d'évoquer l'absence de compliments que l'on reçoit ou que l'on donne sur le corps...Je pensais à mes propres ami(e)s, desquelles j'évoque trop rarement la beauté, à tous ceux et toutes celles à qui je ne dis pas ce que j'admire, ce que j'envie. Je pensais également à une petite collègue que j'avais l'année dernière, une fille d'une beauté éclatante, au point que j'ai ressenti le besoin de le lui dire, le dernier jour, lorsque j'étais bien certaine de ne jamais la revoir : je voulais te dire, je te trouve très belle. Ce genre de déclaration est d'une incongruité que nous pouvons regretter. Disons-nous que nous nous trouvons belles, ce sera déjà un premier pas vers un adoucissement du sévère jugement que nous portons sur notre corps...



Je relativisais, en lisant les doutes de La Belle, les fois où je suis revenue de la danse la larme à l’œil parce que je m'étais vue dans le grand miroir toute entière, les fois où je parcours des photos sur lesquelles je me trouve monstrueuse. Pffff.
Qui, sincèrement, peut se vanter de se voir en photo et de s'aimer? Et pourtant, sur le même cliché, les autres posent un regard tellement plus positif, tellement plus doux, peut-être simplement plus objectif...
Se réconcilier avec soi-même est un chemin que chacun arpente à son rythme.

Je te trouve très beau. Très belle. Fragile roseau qui avance en vacillant, petite flamme qui perd du temps à se déprécier quand la lumière est ailleurs, évidente, éclatante. Poursuivons notre chemin en étant tout persuadés de cette évidence, tout opposés au Body Bashing : je ne suis pas si mal...


11 commentaires:

  1. J'ai rougi, j'ai ri et j'ai pleuré...ton article est donc une triple réussite et je t'en remercie plus que je ne saurais dire... Tu as raison, et j'aime de plus en plus faire de petits compliments. Et pas toujours, mais souvent, les personnes qui sont les plus gênées de les recevoir sont aussi celles qui s'aiment le moins... L'un de mes amis le dit beaucoup à ses amies filles quand il le pense (peut-être ose-t-il parce qu'il est homosexuel), et une amie commune l'a qualifié de véritable "thérapie", ce garçon :-) Quant à toi, ma Belle (car tu en es une autre), ta silhouette peut bien avoir varié et varier encore, tu ne perdras jamais ton extraordinaire grâce et la douceur infinie de ton sourire, de ton regard noisette et de ta peau diaphane (j'adore l'autoportrait penché); et j'espère bien que l'Homme avec qui tu es si bien te le répète. Pour rester dans les arts de la scène, si je suis Nana (bien que jamais je n'aurai envie de jeux vaguement sexuels avec un petit chien ridicule;-)), toi, tu es une véritable sylphide, tout à fait à sa place dans un miroir de salle de danse. C'est dit :-)

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  2. Et cela ne vaut pas que pour le physique, d'ailleurs... Quand on trouve ceux qui nous entourent intelligents, fins, humains, drôles, créatifs.. bien sûr, on le leur fait sentir, mais le leur dire, parfois, c'est bien aussi.
    Et donc, Cél', tu écris vraiment très bien, à la fois poétiquement et avec un humour qui fait mouche. Je t'envie cela aussi - avec la maîtrise du latin, perdue à jamais pour ma pauvre caboche ;-)- . Continue !

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  3. Céline, ton post remonte le moral de toutes les filles complexées et nous rappelle qu'effectivement, nous devons être moins cruelles avec nous-mêmes. Je crois que la beauté ne se résume pas à une enveloppe corporelle, à des formes ou à l'absence de formes, je crois qu'elle est subjective et indéfinissable. D'ailleurs, ne parle-t-on pas souvent de ce mystérieux charme qui émane de certaines personnes sans qu'on puisse vraiment le définir? Il y a aussi la voix. Personnellement, je trouve qu'elle est importante et participe vraiment de la beauté, du rayonnement. Dans un monde idéal, nous pourrions tous nous voir avec les yeux de la personne aimée. Se plaire n'est pas une mince affaire mais peut-être qu'avec le temps, on est plus bienveillant avec soi-même. Paradoxalement, la jeunesse c'est déjà de la beauté quelque part. Malheureusement, nous n'en profitons pas, obnubilées que nous sommes par les détails qui ne nous plaisent pas alors que nous devrions profiter de notre jeunesse et nous dire que nous sommes fraîches, épanouies, jolies … Pas évident tout cela! Parfois, lorsque nous nous regardons dans un miroir, rien ne trouve grâce à nos yeux, parfois nous nous disons que finalement, nous ne sommes pas si mal... Et le monde serait plus beau si effectivement, nous prenions le temps de dire aux personnes qui nous entourent ce que nous aimons chez elles. Par exemple, malgré tout ce que tu peux penser de toi, tu incarnes pour moi le raffinement et l'élégance et cela ne dépend absolument pas de ton physique mais plutôt de ce qui émane de toi quand on a la chance de te connaître (un peu!).
    Emeline

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  4. De si jolis compliments me vont droit au coeur. Ceux qui sont ici, et ceux qui me sont parvenus par d'autres voies...J'ai de quoi rougir, moi aussi! ;-)
    Les filles, Emeline et Manon, toutes deux, si différemment, mais si évidemment belles de corps et de coeur, merci de ces mots que vous tournez toutes deux si bien...

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  5. Quelle jolie plume !
    La beauté est complexe ( sans ou avec jeu de mot ! ) et très subjective. Lire l'excellent ouvrage d'Umberto Eco à ce sujet....
    En tous cas, ton futur mari, qui connaît les 2 belles, a bien choisi !.....

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  6. Coucou!
    Je ne passe pas souvent sur les blogs, mais j'ai lu ton article sur la chanson de Mika, puis celui sur les labels et enfin celui-ci et je voulais te dire que je te trouve très mignonne (dans tous les sens du terme!). Tu as l'air d'une jolie petite souris toute douce, toute enthousiaste et pleine de joie. J'aime beaucoup ta personnalité :)
    Céline (eh oui, je porte le même nom que toi)

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    1. Tu es ADORABLE, Céline! Merci mille fois! (Et je suis sûre que tu es drôlement mignonne... ;-))

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  7. Très beau texte qui m'a beaucoup émue. Je suis trop gênée pour dire à mes proches que je les trouve beaux, pourtant je le pense réellement. Je me rend compte, après t'avoir lue, que même quand je le dis, je trouve que je donne l'impression de dire ça en rigolant, pour faire plaisir, alors que ce n'est pas du tout le cas. Et c'est un cercle vicieux : on ne te dit pas qu'on te trouve belle, donc tu es gênée de dire à une personne que tu la trouve belle, et au final plus personne ne se le dit. C'est triste...

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    1. Tu as très bien compris où je voulais en venir... Merci de ton commentaire! Et n'hésite plus à leur dire...

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  8. Je te trouve très belle.

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