dimanche 23 décembre 2012

Dans ma bulle


J'ai 10 ans.

Comme dans la chanson. La chanson, je la connais par cœur. Comme toutes les chansons. Comme tous les textes que je lis plusieurs fois. Ce qu'on me dit s'imprime dans mon cerveau, sans que je fasse le moindre effort. Sans même que je le veuille.
Ce que je lis dans mon besoin boulimique de feuilleter sans relâche tout ouvrage que les grandes personnes me mettent entre les mains, je le retiens. Tout est sur le disque dur. Un disque surchargé.
 Patientez, 210 mises à jour sont à l'œuvre.
J'ai 10 ans, mais dans ma tête, j'en ai parfois 40. Je suis incollable sur le conflit israëlo-palestinien, sur les ministères de la cinquième république, sur les capitales économiques et les PIB du monde entier.
J'ai 10 ans, mais parfois, j'en ai 3. Si par malheur je m'érafle la main en sortant mon classeur, je ne peux réprimer des larmes paniquées. Je ne sais jamais l'heure qu'il est, ni même si nous sommes le matin ou l'après-midi.
Des médecins ont dit que j'étais un petit garçon malade. Autiste, avec un A comme A part. Je ne suis pas assez autiste pour être placé en dehors du système d'éducation classique, mais trop pour y être bien. On m'a inscrit au collège, dans lequel, parfois, une dame m'aide à écrire le cours, parce que je ne peux pas écrire. Je n'arrive pas à tenir mon crayon. J'ai peur du stylo plume, de la colle et des ciseaux, je ne peux rien toucher. J'ai peur des autres, je ne peux pas m'en approcher trop près, j'ai peur de m'assoir sur une chaise sur laquelle d'autres se sont assis avant. J'ai besoin d'aligner ma table avec le tableau, de mettre mes affaires dans un certain ordre dans mon sac. Je gémis bruyamment en enlevant mon k-way, parce que les manches sont trop serrées et qu'elle se coincent au niveau du poignet.
Il ne faut pas mettre un dictionnaire sur ma table, sinon, je le lis, comme un roman, je me coupe du reste du monde, et on a beau m'appeler, je ne lève pas la tête. Si on me l'enlève, je pleure.

Parfois, je comprends tout. Parfois, je n'y comprends rien.

Les autres sont gentils avec moi, pourtant. Ils m'aident à me repérer dans la journée, à aller d'une salle à l'autre. Ils me donnent leurs notes pour que maman les photocopie, mais, de toute façon, je connais déjà tout. Ils rient souvent à mes blagues, de drôles de blagues, un peu décalées. Je ne suis pas toujours gentil avec eux, alors ils ont du mérite. Je parle aux grands comme aux petits de la même manière, je n'adapte ni le vocabulaire sophistiqué, ni le ton parfois familier, souvent présomptueux, qui sont le miens. On peut me poser trois fois la même question avant qu'elle ne touche mon cerveau détraqué. Quand on insiste et qu'on me la pose une quatrième fois, je peux m'énerver en donnant la réponse qui me paraît si évidente. Les autres, décidément, j'ai du mal à les comprendre.

Autiste, parce qu'auto-vivant. Je ne vis que tourné vers moi. Auto-pensant, auto-voyant. Tout tourné vers mon petit Moi. Pourtant, je suis incapable de vivre seul. Il me faut un assistant pour tout, pour m'aider dans les tâches les plus simples, parce que je suis embourbé dans mes peurs.
Dans ma tête, comme ciel de mon si vaste champ de connaissances, il n'y a que des nuages de frayeurs. Un ciel bas et lourd, un couvercle pesant, des aplats de gris. J'ai si peur, j'ai peur de tout, de moi et des autres.
Autiste, avec un A, comme dans Aidez-moi.

Je vis dans une bulle. Je ne suis jamais assez protégé, toujours en danger, jamais assez rassuré. Je suis désarmant. A comme dans Attachant.


3 commentaires:

  1. C'est si vrai tout ça. Mais il manque aussi les cris d'impuissance, les pleurs, pour nous, inexpliqués et tant d'autres choses. Quel carcan les contraint ? Quelle saloperie cette pathologie aux formes diverses ! Odile

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  2. Je trouve le portrait très bien dressé. Avec beaucoup de sensibilité, de douceur. C'est beau.

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