dimanche 16 décembre 2012

21 / 12 / 12

La fin du monde. Comme dans "l'île mystérieuse". Les enfants l'ont tous en tête, les adultes en plaisantent, et décomptent les jours.
Vendredi, c'en est fini. 
 On va tous mûrir.

Que l'on s'en amuse ou que l'on s'en lamente, tout le monde a compris le message. Il est de ces informations qui se diffusent plus facilement que d'autres. Les médias font bien ce qu'ils veulent, et cette perspective d'Armaguédon généralisée manifeste bien la possible manipulation des opinions. Il leur suffit de créer l'événement, de suggérer l'émotion, pour qu'elle touche des milliers de personnes, à une échelle internationale, tous âges, tous milieux sociaux confondus.
Une réaction d'élève m'a interpelée cette semaine, lorsque j'ai donné un travail à faire, et qu'il a dit : "On ne le fera pas, c'est la fin du monde!" Autrement dit, la perspective du dernier jour inciterait à supprimer de sa vie toute contrainte...Autrement dit, la venue d'une fin proche inviterait à supprimer tout ce qui pèse du quotidien, pour se concentrer sur le plaisir. Sur le plaisir, ou sur l'essentiel?

Je me demandai alors où était vraiment l'essentiel. Et si, pour de vrai, tout s'arrêtait vendredi...Que faire de ces derniers jours? J'étais surprise et un peu honteuse de constater que je ne changerais pas grand chose à l'emploi du temps qui m'est prévu pour les jours à venir, comme si j'avais la chance d'avoir une vie qui me comblait déjà, comme si je trouvais peu de contraintes vraiment douloureuses au point d'être supprimées dans une perspective affolante d'apocalypse.

En revanche, et cela me rendait un peu honteuse aussi, je crois que j'ajouterais des choses. Je m'écouterais plus, et serait aussi indulgente avec moi-même que je le suis avec les autres. Et, surtout, je dirais à ces autres combien ils comptent pour moi. C'est banal, c'est habituel, c'est un lieu commun, mais c'est vrai : avoir comme point de mire une disparition de tout délie les langues. Avant de partir, il faut que je parle. Que je lui dise. Que je leur dise.
Avant de partir, je donnerais tellement moins d'importance à ces choses qui se veulent essentielles mais qui ne le sont pas. Je changerais mon échelle de valeur.
Je continuais en me demandant les petites choses que j'accomplirais par plaisir une dernière fois. Autre lieu commun que celui-ci, celui du plaisir, à toutes les échelles. Si la mort approche, autant être heureux dès maintenant. Mais nous jouons avec cette perspective de disparition, sur laquelle, en temps normal, nous jetons tous le voile bien opaque d'une pudeur gênée et occultante : la mort approche, fin du monde ou pas, et nous attendons le calendrier des Mayas pour nous rappeler que le bonheur commence là où l'on veut bien le faire commencer.
Nous jouons avec cette idée de fin du monde tout en étant les grands oublieux de notre propre fin.
Je pensais à Pascal, qui avait bien formulé cette attitude d'aveuglés volontaires...
"Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser." Alors que c'est précisément si l'on y pense que l'on peut commencer à être heureux...

Puis, laissant mon esprit avancer dans le temps, je pensais à une chanson que l'on entendait sur les ondes de radio il y a quelques années. C'est du Raphaël, ce n'est pas du niveau de Pascal, mais c'est encore une fois l'idée selon laquelle la fin programmée justifie le bonheur. Si les médias pouvaient, involontairement, nous rappeler que notre mort à venir devrait nous inviter à relativiser notre passage sur terre et à nous rappeler l'essentiel, ils auraient, pour une fois, fait un vrai travail de diffusion d'idée...
Le message de fin du monde, s'il ne nous énerve pas, doit au moins nous faire sourire. Pas un sourire d'amusement devant cette ridicule prévision, mais un vrai sourire, devant ce qu'il nous reste de chemin.


"Et dans 150 ans, on s'en souviendra pas,
De ta première ride, de nos mauvais choix,
De la vie qui nous baise, de tous ces marchands d'armes,
Des types qui votent les lois là bas au gouvernement,
De ce monde qui pousse, de ce monde qui crie,
Du temps qui avance, de la mélancolie,
La chaleur des baisers et cette pluie qui coule,
Et de l'amour blessé et de tout ce qu'on nous roule,
Alors souris. "

Comme quoi, à réfléchir sur la mort, on en revient vite au Carpe Diem.



6 commentaires:

  1. Très joli post, ces lignes-là (que je copie-colle par commodité) sont parfaites et j'y adhère pleinement : "Nous jouons avec cette idée de fin du monde tout en étant les grands oublieux de notre propre fin.
    Je pensais à Pascal, qui avait bien formulé cette attitude d'aveuglés volontaires...
    "Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser." Alors que c'est précisément si l'on y pense que l'on peut commencer à être heureux..."
    Et la difficulté est de se dire le matin : il faut faire en sorte aujourd'hui que si je meurs ce soir, ce sera dans la satisfaction de ce que j'ai vécu et en paix avec moi-même, sans pour autant perdre de vue certaines contraintes ou privations parfois gênantes mais fructueuses pour l'avenir... Le juste équilibre prôné par Epicure et que beaucoup oublient lorsqu'ils se réclament de lui !

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    1. Merci Manon! Oui, la vie est un jeu d'équilibre...

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  2. Sur le même sujet, plus récent encore et encore moins littéraire (la beauté des mots s'envolerait-elle avec le temps qui passe ? Tu prouves chaque jour le contraire...), cette chanson obsédante que l'on aimerait chasser de son esprit, à peine l'a-t-on entendue sur MFM :

    "L'horloge tourne, les minutes se dérident
    Et moi je rêve, tranquille je prends mon temps."

    Et je ne dis mot sur le refrain, ritournelle enivrante rappelant furieusement un tube de notre jeunesse.

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  3. Passeront les jours et les semaines et les années,
    Tant que je t'aurai à mes côtés...

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  4. La fin d'UN monde signifie le début d'un NOUVEAU monde...serons-nous capables de le faire meilleur ?

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  5. Tu écris toujours aussi bien, ma grande fille....Et je partage ton avis sur le fait que l'homme n'a que les limites qu'il se fixe....pour être heureux, comme être malheureux...Carpe diem !
    Bises. Papa.

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