samedi 13 octobre 2012

Les mots pour le dire

Je ne veux pas faire ma vieille prof de français ronchon.

Mais il y a des choses qui doivent être dites.
La France va mal, les amis. Ou en tout cas, le français. A côtoyer les jeunes générations, il est inquiétant de voir combien elles parlent mal, mais là n'est pas le problème. Je crois qu'il y eut un temps où les jeunes parlaient mal (de tout temps, même, peut-être!), mais où elles avaient la capacité de se corriger, de se reprendre, de "parler bien". Autrement dit, les têtes blondes sont de moins en moins à même de trouver les mots pour remplacer une phrase exprimée dans un français monstrueux. Pire encore, elles sont de moins en moins capables de trouver les mots, tout court. "C'est...oh...j'sais pas comment le dire." "Il m'a...enfin...il me...laissez tomber, je sais pas comment dire."

L'autre jour, j'écoutais MFM dans ma voiture. (Il y a des jours où on a besoin d'un bon vieux Goldman.) J'ai alors entendu la dernière chanson des "BB brunes", ce groupe qui sait rendre honneur aux merveilles et aux subtilités délicates de la langue française. Un groupe de la génération du "j'sais pas l'dire".

"Tu me plaques / comme une affiche au mur,
J'porte plainte / pour coups et blessures."
Tel est le refrain, qui vous dit peut-être quelque chose.

Alors là, les amis, dites-moi si je me trompe. Mais "plaquer une affiche", je n'avais jamais entendu l'expression! "Placarder une affiche", d'accord, mais "plaquer"...D'autant plus que "plaques" doit être censé rimer avec "plainte", apparemment. La comparaison bancale est d'autant plus drôle qu'ils devaient en être touts fiers et qu'ils en font le refrain répétitif de leur chanson.
Ils n'en sont pas à leur premier coup d'éclat en la matière, parce qu'ils chantaient le fameux :

"Elle me dit qu'elle n'aime que les mots doux anglais,
Mais j'expire un Shakespeare très français"

Là encore, gros point d'interrogation dans ma tête de vieux maître Capello rabat-joie : j'expire, cela veut dire "je meurs", non? Alors "j'expire un Shakespeare", ça veut dire quoi? Voulaient-ils dire "j'exprime", de même qu'ils voulaient dire "placarder" pour "plaquer"? Je leur demanderais bien, mais j'ai peur qu'ils ne disent ""Il m'a...enfin...il me...laissez tomber, je sais pas comment dire."


Je pensais alors, dans ma voiture, à ces jolis vers qui expriment, à quelques années près, sensiblement la même chose. C'est Hermione qui parle, au début de l'acte V d'Andromaque, après qu'Oreste l'a "plaquée comme une affiche au mur"...

"Où suis-je? Qu'ai-je fait? Que dois-je faire encore?
Quel transport me saisit? Quel chagrin me dévore?
Errante et sans dessein, je cours dans ce palais.
Ah! Ne puis-je savoir si j'aime ou si je hais?
Le cruel! De quel œil il m'a congédiée!
Sans pitié, sans douleur au moins étudiée!"

Les BB brunes, c'est pas du Racine.
Ça nous aurait étonnés, aussi.

3 commentaires:

  1. Merci ! Merci pour ce billet qui met si bien l'accent sur l'appauvrissement du vocabulaire de ces jeunes générations qui sont censées "prendre la relève".
    Je suis effarée de constater comme notre belle langue est malmenée aussi bien à l'oral qu'à l'écrit. Peu de gens s'expriment correctement, bien moins encore maîtrisent l'orthographe, quant à la culture n'en parlons pas... un prof d'art plastique auquel on conseillait récemment de consulter "hérodote.net" s'est offusqué "Quoi !? tu veux que j'aille sur un site cochon !?"
    Comment s’étonner après ça que les jeunes puissent faire mieux ?
    Le débat est vaste et il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur le sujet. Je conclue simplement en saluant la justesse et la finesse de tes billets. C’est toujours un plaisir de te lire.
    Odile

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  2. Erratum :merci de corriger : je concluS
    Odile

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  3. Merci de ce commentaire! Et de ces compliments, qui me vont droit au cœur. Quant à l'anecdote du prof d'arts plastiques, elle m'a bien fait rire. C'est vrai que Thucydide.net, ça sonnerait moins interlope qu'Hérodote...

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