mercredi 12 septembre 2012

Un regard en passant




Hier, dans la rue, j'ai croisé une vieille dame. J'étais à pieds, et elle aussi : nous prenions le même trottoir, mais pas dans le même sens. Je le voyais venir vers moi, tandis que j'allais vers elle. Je marchais vite, j'étais pressée, l'esprit occupé par des choses qui me paraissaient très importantes. Elle avançait lentement, le bras alourdi par un panier, et elle avait sur la tête une de ces capuches transparentes et amovibles, nouées sous le menton, qui m'amusent toujours.
De loin, je la distinguais, sans vraiment la regarder. J'ai cru qu'elle me souriait. Alors que notre croisement programmé se précipitait, j'entamais donc moi-même un sourire pour croiser son regard, dans l'idée de répondre au sien, sans raison, un peu par réflexe, sans perdre le fil de mes pensées. Mais au moment fatidique du croisement, je me suis rendue compte que la brave dame ne souriait pas du tout, et que j'avais été dupée par la forme curieuse de son menton, et de sa bouche qui rentrait de manière excessive dans des joues bosselées. Autrement dit, et je ne savais pas si je devais rire ou m'attrister de ce constat, j'avais cru voir un sourire, alors qu'elle avait simplement la tête de travers.

Elle a dû, elle-même, continuer sa route en se demandant pourquoi une simplette lui avait adressé un grand sourire en la croisant, grand sourire qui était sûrement entaché par la prise de conscience de mon erreur de jugement, donc forcément un peu curieux.
Moi, j'ai gardé mon cap, laissant mon esprit traîner un peu en arrière, en compagnie du visage tordu et capuchonné. J'aime les longs trajets à pieds. Un peu sauvage, je prends plaisir à aller me balader, marcher ou courir en pleine campagne, là où les chemins sont vraiment déserts. Et lorsque je dois marcher en ville, je suis plus sensible au plaisir de ces croisements d'humains. J'avance, pour une fois, sur les mêmes routes que d'autres, dont les directions sont inconnues, toutes différentes, variées, parfois contraintes, parfois attendues, parfois aimées, parfois redoutées. Où vont-ils, ces regards croisés? Retrouver l'amant d'un soir? Acheter une baguette bien cuite? Poster une lettre de candidature? De démission? Annoncer une nouvelle? Apprendre une nouvelle? Ou bien peut-être sont-ils sur le chemin du retour, l'esprit tout rempli de ce qu'ils viennent de faire ou d'apprendre...Ils se demandent ce qu'ils vont préparer pour le dîner, combien de temps il leur reste à attendre avant de la retrouver, si le linge qu'ils ont étendu est sec, si leur fils appellera tout-à-l'heure, s'il reste du chocolat pour le goûter. Vont-ils retrouver une maison vide? Un appartement plein de petites lumières? Un salon plein d'enfants de tous les âges?
Le passant que l'on croise est le roi du point d'interrogation, et il n'apporte aucune réponse. Il demeurera mystère, et ses yeux ouverts qui rencontrent parfois les nôtres sont des miroirs sans tain qui gardent les secrets de toute leur vie. De leur destination, de leur pensée de l'instant, et de tout le paysage de leur existence qui les définit et les fait marcher. En les croisant, ces passants éphémères, on a le loisir de tout imaginer, et la frustration de ne jamais rien savoir.


Un jour, petite, dans la voiture de ma maman, au feu de l'allée Villebois-Mareuil, je me souviens avoir vu une fille arriver à vélo, en sens inverse, les cheveux au vent, le visage tout illuminé par un immense sourire. Le souvenir de cette vision réjouissante est encore si précis que je me demande parfois ce qu'elle est devenue, l'âge qu'elle doit avoir désormais, l'endroit où elle vit... Et je me demande encore pourquoi, pourquoi, toute seule, sans voir personne, elle souriait tant...
Plus tard, j'ai croisé la passante opposée à cette première inconnue. Je longeais la polyclinique, alors encore en service, derrière la maison, et je m'amusais à marcher sur les petits plots rouges et blancs. Une fille, tout aussi jeune que la première, une cycliste-souriante-potentielle, marchait sur le parking, à la sortie. Mais, discrètement, avec pudeur et avec résignation, elle essuyait les larmes qu'elle ne pouvait retenir. Elle a évité mon regard, je ne l'ai jamais revue, et je n'ai pu que partager sans qu'elle le sache un peu de son fardeau mystérieux sur la suite de mon trajet.
Tel est le lot de ces passants émus : ils éclaboussent ceux qu'ils croisent de leur joie ou de leur peine. Pour une seconde. En un éclat, ils livrent un peu d'eux-mêmes, ils sèment les miettes de leur secret, puis s'effacent à petits pas au bout du chemin.

L'homme est un animal social si peu civilisé. Il absorbe comme une éponge les émotions qu'il lit sur ces regards d'un instant, puis il les oublie, et retourne se concentrer sur sa sa propre destination. Les sourires et les larmes des passants qui les livrent laissent sur nous une empreinte plus ou moins profonde, plus ou moins agréable, plus ou moins curieuse, mais, dans tous les cas, éphémère. Le creux formé se rebouche aussitôt, comme lorsque l'on enfonce un instant le doigt dans une pâte à pain qui reprend ensuite sa forme initiale en quelques secondes.
Nous poursuivons notre route, en équilibre sur les petits plots, comme si de rien n'était.
Ou presque.




2 commentaires:

  1. Ce texte est magnifique, vraiment. Tu as réussi à restituer et exprimer à merveille ce que je ressens confusément si souvent, car j'aime également arpenter seule les villes et croiser mes semblables dans les rues et sur les trottoirs. Tous ces furtifs moments où l'on a l'impression absurde de toucher à l'intime d'un(e) inconnu(e)...
    Je n'oublierai pas le "visage tordu et capuchonné", tu l'as assez bien décrit pour que la scène prenne image dans mon esprit.
    N'arrête pas de poster, surtout, c'est un délice.

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  2. Ah, et j'oubliais : très belle photo.

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