mercredi 11 avril 2012

Le poids de la science

Il n'avait pas pu se rendre à la réunion parents-professeurs. La semaine dernière, il était du soir. Ce n'était pas de sa faute, il ne pouvait pas prévoir, lui. Il n'avait pas son mot à dire. Il avait rarement son mot à dire, en fait. Il avait appris à se taire. La vie n'était pas meilleure pour ceux qui réclamaient à tort et à travers, pensait-il.
Alors, il avait mis un mot maladroit dans le carnet de sa fille pour demander un entretien au collège. Ce n'était pas qu'il voulait absolument voir un professeur, il détestait ça, même. Cela lui rappelait son parcours d'écolier médiocre, sa si grande difficulté à retenir les conjugaisons et les dates d'Histoire de France, sa confusion devant les calculs que les autres parvenaient à résoudre. Il avait quitté les bancs de son école de campagne le plus tôt possible, sans se retourner. Mais là, avec les enfants, il faut bien se résoudre à sentir à nouveau l'odeur de la craie. D'autant que le bulletin n'est remis qu'en mains propres au parents.
Il est arrivé un peu en retard, parce qu'il a dû parler à son supérieur. Rapport à l'incident qui a eu lieu tout à l'heure. Pourtant, rien de grave, il a mis un bandage autour de son doigt, et on ne le voit presque pas. C'est bien sa chance : la seule fois où il retourne à l'école, il est en retard, éternel cancre, éternel puni. La porte est barrée, il espère que ce n'est pas grave, pour lui, et surtout pour sa fille.
Il est surpris de voir qu'il est finalement accueilli par une professeur plutôt jeune. Comme d'habitude, il écoute, sans rien dire. Il rentre les épaules, et il attend. Il est tout content, parce que, pour une fois, ce sont des compliments. Il ne comprend pas tout, mais sa fille a l'air de mieux s'en sortir que lui, dans ce milieu où l'on parle et l'on écrit trop. Il regarde le bulletin, et ne sait pas trop quoi en conclure, alors il répète les phrases qu'on lui dit. Il se dit que c'est une technique qui lui permet de ne pas sortir d'ânerie, au moins.
Il attend qu'on lui permette de se lever, de partir. Il pense déjà au lendemain, ce n'est que le début de la semaine. Il pense à son doigt douloureux. Il serre la main de la prof, il veut lui rendre le bulletin, mais elle lui dit qu'il est pour lui. Il le donne à sa fille.
Il s'enfuit de ce lieu où décidément, il n'est pas à l'aise.
Il est un peu honteux, quand même. Sa petite fille sait déjà mieux écrire que lui. Un peu honteux, ou un peu fier? Il préfère être fier.


Elle en a marre, de ces réunions dans lesquels les parents défilent. Il faut sans cesse effectuer une synthèse la plus claire possible. Un résumé complet de l'élève, en félicitant sans en faire trop, en inquiétant sans affoler. Il faut faire un diagnostic de médecin forcément un peu rapide, une prescription confiante. Il faut finir comme un coach à la mi-temps, placer tous ses espoirs en l'avenir. C'est un micro-rôle, un one woman show d'un quart d'heure, à représentations multiples. On ne se déconcentre pas, et on recommence.
En plus, celui-là, il ne pouvait qu'aujourd'hui à 18h30. Tu parles d'une heure, il a fallu qu'elle ferme les portes de l'établissement. Il est en retard, en plus.
Elle est toujours un peu surprise de l'allure des parents. Les enfants ont une grande capacité à se fondre dans le moule, on ne distingue pas trop leur catégorie sociale, ils s'habillent comme des enfants, parlent comme des enfants. Avec les adultes, le fossé est terrible. Elle se sent trop bien mise, avec son mascara Chanel, son petit foulard, ses cheveux relevés. Pourtant, elle est habillée très simplement. Mais d'un simplement qui tranche avec sa tenue à lui, un vieux polaire vert peluché, des chaussures de randonnée trouées. Il a, allons, cinq ans de plus qu'elle, mais déjà, il a la peau burinée, et de beaux yeux un peu tristes. Il a les mains ridées, abimées, les ongles noirs. A la main droite, son pouce est tout couvert d'un bandage à la propreté douteuse.
Elle essaie de lui expliquer que sa fille fait du très bon travail, qu'elle est rigoureuse, qu'elle sait s'organiser. Elle essaie d'employer des mots simples. Il les répète.
Il n'a pas l'air de vouloir partir. Il ne dit rien. Elle continue à expliquer, à discuter avec la petite fille. Ensuite, elle se lève, pour donner le signal de départ. Elle sourit de le voir lui tendre le bulletin, comme s'il avait peur de le tacher. Elle a l'impression de lui faire un cadeau en le lui donnant.
En le regardant partir en traînant ses chaussures usées, elle s'interroge. Elle est toujours gênée face à cette déférence un peu timide et un peu absurde. Elle est désemparée par cette infériorité affichée, elle ne veut rappeler à personne qu'il n'est qu'en bas de l'échelle, plus bas qu'elle en tout cas. Elle se sent coupable de les laisser imaginer qu'elle leur est supérieure. Avec toute la bonne volonté du monde, elle ne peut effacer les fossés. Cela la rend toujours un peu triste.
 
 
Elle a discuté avec des cerveaux parisiens qui pensaient jouer un rôle tellement, tellement important dans la société. Elle a essayé de donner le change à ceux qui se trouvaient sur son chemin, qui parlaient de Kant et de Chateaubriand. Elle essaie à présent de mener au mieux le dialogue avec ceux qui pensent que Molière est seulement un nom de rue. Elle aimerait pouvoir dire qu'elle s'est sentie à l'aise avec les uns ou les autres.

Au moins, avec les enfants, elle a l'impression d'être utile en quelque chose. De pouvoir aider.
Un peu.



6 commentaires:

  1. Ce post à double voix est magnifique, merci ! J'y retrouve ce que j'ai déjà pu ressentir sans savoir le dire aussi bien !

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  2. Merci Manon! Je suis heureuse que ces sentiments soient partagés!

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  3. Oh...je tombe sur ce post bien après sa rédaction, mais il traduit si bien certaines choses ressenties dans des situations similaires...très joliment écrit !

    Quant aux Atlande...hmm...j'ai les mêmes à la maison...que d'heures, que d'heures ! *long cri d'agonie*

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    1. Merci pour ce gentil commentaire! Et, oui, les Atlandes, argh...Les pages ne tiennent plus, elles sont gribouillées, entourées, arrachées...Je les garde précieusement, parce qu'elles ont des traces de sueur et de sang (bon, j'exagère...)!

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  4. Je découvre ton billet. Quelle émotion Cél. Tu transcris ça d'une manière si humble et douce. Mon amoureux aussi aura bientôt sa réunion de parents, la première pour lui. Ce sont des petites histoires de la sorte que je partage pour lui montrer à quel point ce qu'il fait est formidable, lui qui a du mal avec sa première année de cours.
    Merci =)
    Et que tes réunions de parents se passent bien !

    Emi Pesch

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    1. Dis à ton amoureux qu'il fait le plus beau métier du monde et qu'il a beaucoup de chance! ;-) Merci beaucoup, beaucoup Emi, cela me fait tellement plaisir de lire cela!
      (Pour les réunions, c'est lancé, mes soirées sont bien prises... Mais il faut en voir le beau, aussi! A bientôt Emi!)

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