dimanche 22 janvier 2012

Intemporelle ?

C'est une vieille femme assise sur une pierre.

Ses pensées vont et viennent. Elle ne regarde pas le sol, cette terre grecque aride qui sait, malgré sa sécheresse, être fertile en oliviers et en Grands Hommes. Elle ne regarde pas ses vieilles mains ridées, posées sur la pierre blanche abimée, la pierre taillée il y a vingt-cinq siècles par l'âge qui a inventé la tragédie et la démocratie.
Ses grands yeux bleus se perdent dans l'horizon, loin. Dans son pays toujours ensoleillé, on peut si souvent voir la mer, à l'horizon. Ses Grecs ont toujours été d'excellents marins.





De là où elle est, tout en hauteur, sur le sommet de l'acropole, l'horizon est tellement riche. Elle voit toute l'étendue de la ville d'Athènes, qui grouille et qui vit en oubliant la grandeur de son passé, un peu effrontée, comme une adolescente éternelle, butée et inconsciente.
Elle voit les rondeurs douces des collines vertes et blanches, sur lesquelles poussent les herbes folles qui nourrissent les chèvres. Elle ne voit pas, mais devine la beauté éperdue du cap Sounion, là-bas, comme une béance vers les vagues, un bord de scène, ouvert sur le bleu de la mer. Elle devine les sommets du temple d'Apollon, dont il ne reste qu'une partie, comme pour affirmer la fragilité des constructions des hommes. Oui, c'est si fragile, ces pierres brutes. C'est si beau, aussi. Quand on est véritablement devant, on se sent comme écrasé, envahi par la conscience que l'on partage un trésor vieux de 2500 ans. Déboussolé par le rappel à l'humilité qu'impose ce bout de monument tout abimé. Notre civilisation est si jeune.

La vieille femme qui a traversé les siècles a toujours été amusée de voir que les hommes oublient leur passé. Écervelés, ils ont toujours la certitude d'être les premiers à vivre ce qu'ils vivent, ils croient qu'ils vont tout inventer, qu'ils sont à l'aube d'une nouvelle ère. Ils croient que leur société est si "développée". "On n'est plus au Moyen-Âge", affirment-ils en riant, comme s'il était évident que le temps qui passe était synonyme de progrès.
La vieille femme sourit. On n'est plus au Moyen-Âge. Que dire de l'Antiquité, alors? Un millénaire avant le Moyen-Âge. Des brutes, des sous-hommes, un âge de Cro-Magnon un peu amélioré, peut-être. D'ailleurs, il y avait des hommes, à l'époque, vraiment?

La vieille femme s'appelle Hélène, et il y eut une époque où elle était de tous les livres. Elle était le centre d'attention du Monde, elle attirait tous les regards. Elle a connu la guerre, elle a connu l'amour, et elle s'est émerveillée de voir des hommes les décrire si bien. En grec et en vers. Elle a traversé les siècles, elle a vu les hommes réfléchir sur le pouvoir, l'organisation sociale, les puissants et les faibles, l'économie. Elle a vu les civilisations se suivre, inventer de nouveaux principes, de nouvelles philosophies, de nouvelles pensées. De nouvelles musiques, de nouveaux poèmes. Elle a vu le laid et le beau qui naît de toute époque. Elle a secrètement espéré que le laid soit oublié, et le beau préservé.
En vain.

Elle contemple la rigidité du Parthénon. Tant de fois pillé, détourné, il est défiguré, mais il est debout. Comme beaucoup d'autres temples, dont les demies-ruines écroulées sont d'une beauté insolente.
La semaine dernière, le gouvernement grec, cherchant par tous les moyens de combler la dette, a autorisé l'exploitation publicitaire de ses sites archéologiques.
La décision a fait hurler une poignée d'archéologues, ces fous qui pensent au passé. Elle est quasiment passée inaperçue. Bientôt, la vieille femme le sait, des équipes de tournage envahiront ces espaces, pour vanter les mérites d'une lessive ou d'un fromage. Le passé, c'est le passé. On n'est plus au Moyen-Âge, il faut vivre avec son temps, ma belle Hélène. Le passé, qu'a-t-on à en apprendre? S'il peut nous faire gagner un peu d'argent...

La vieille femme laisse le vent faire danser ses mèches folles, comme elle laisse les Hommes être d'éternels déraisonnables. Elle pense aux derniers vers de la tragédie qui porte son nom, une tragédie écrite par Euripide, au Vème siècle avant JC.

C'est une petite conclusion, prononcée par le chœur.




"Le divin prend des formes diverses, et les dieux, contre toute attente, diversement mènent les choses. Ce qui paraissait vraisemblable souvent ne s'exécute pas, et ce qui semblait impossible, un dieu souvent le fait aboutir. C'est ainsi que ce drame finit."

La vieille Hélène sourit. Les hommes sont capables de choses si belles. Il suffirait de ne pas les oublier.


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